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Prison centrale de Kénitra : Amer Abdelali l'âge de pierre (Partie I)
Publié dans La Gazette du Maroc le 20 - 11 - 2006

C'est une histoire qui a pris corps en octobre 2004, après la découverte dans la région de Sidi Boussadra, donnant sur le rivage du Bouregreg, du cadavre d'un SDF. Ce n'est qu'après avoir tué treize personnes, dont une femme, que Abdelali Amer, alias Boussemma a été appréhendé à Rabat. Les habitués de Souika de Rabat et de Bab Rahba vivaient dans la psychose. Pourquoi a-t-on mis beaucoup de temps pour faire tomber le tueur? La réponse est simple selon la police judiciaire de Rabat. « Au début, les cadavres trouvés portaient des marques de coups assénés du côté du sol. Nous ne savions pas si c'était un meurtre ou une mort naturelle. Le rapport de l'autopsie était également ambigu, expliquant que la mort est survenue suite à un traumatisme crânien consécutif à une chute accidentelle ». Amer Abdelali, du fond de sa cellule dans le couloir de la mort, refuse d'endosser les quatorze cadavres. Il n'en avoue qu'un seul. Celui de Akkari en 2004. Sa thèse est simple : «la police avait des cadavres et n'avait pas d'assassin ; quand on m'a arrêté, on a très vite fait de tout me coller». C'est du moins sa version telle qu'on l'a eue ce mardi 31 octobre 2006 à la prison centrale de Kénitra. Il dit aussi que six autres cadavres sont ajoutés à sa liste. Et il refuse de les admettre. Pour la première fois, Amer Abdelali sort de son silence et livre sa version des faits. Il revient dans cet entretien exclusif pour la Gazette du Maroc sur son enfance, ses parents, ses onze frères et sœurs, la prison, le premier viol, la vie de clochard, le boulot à Akkari et la plage du quartier l'Océan à Rabat. Celui qui est considéré comme le serial killer le plus dangereux de l'histoire du pays se livre avec calme et sans états d'âme. Il se défend, défend sa thèse et dit attendre la réouverture de son dossier. Ce qui est très improbable pour ne pas dire impossible. Mais il espère.
Une enquête que nous publions en plusieurs volets dont voici la première partie.
L'affaire est récente. Elle date de 2004 et Amer Abdelali n'a rejoint le couloir de la mort de la prison centrale de Kénitra que depuis six mois, après avoir purgé une année à la prison Zaki de Salé. Accusé d'avoir assassiné 14 personnes en l'espace de dix mois, il bat tous les records et s'empare de la plus haute marche sur le podium des criminels les plus prolixes de l'histoire du Maroc. Dans le pavillon B, il a déjà fait sa place. On ne peut pas traîner derrière lui toute cette poudre aux yeux sans en impressionner plus d'un. Certes Abdelali ne fait pas encore le poids devant les Khanfouri, Boulouhouch, Chalha, Amakhchoub, Baâlla et autres Ninja, mais il assure. Et son assurance laisse à la fois dubitatif et perplexe. Cet homme semble avoir mis entre lui et ce qu'il a vécu une immense barrière. Une limite qu'il ne franchira plus ou alors pour sombrer dans des extrêmes que lui seul connaît. Le passé, c'est-à-dire il y a un an, oui juste quelques mois, est loin, très loin, microscopique. Il parle de sa vie avec détachement comme si cela concernait quelqu'un d'autre. Il prend le temps de bien vérifier si ses souvenirs sont bien les siens ; il les remet en ordre, les replace dans leurs multiples contextes et entame sa ronde sur des temps immémoriaux : «Je n'ai accepté de te parler que parce que je veux que des gens fassent quelque chose pour moi. On est clair là-dessus, j'espère. Je veux juste que l'on arrête de dire n'importe quoi sur moi. La police a dit ce qu'elle voulait sur ma personne et la presse a suivi. Moi, je te raconte autre chose si tu veux le publier. Si tu veux faire comme les autres, attends, je vais dans ma cellule et je te ramène des coupures de journaux. Je te lirais des passages que tu peux noter pour les publier dans ton journal ». Ceci a le mérite d'être très clair. On s'est mis donc d'accord pour revenir sur toute sa vie telle que lui-même la raconte.
Derb Ghallef
«J'ai grandi à côté du cinéma Riad (Boulevard Abdelmoumen NDLR) dans une ruelle de Derb Ghallef. J'ai grandi tout seul. Je n'avais pas beaucoup d'amis et même pour jouer, je restais seul». Abdelali insiste beaucoup sur sa solitude comme s'il avait le besoin pressant de souligner que toute sa vie, il a été livré à ce face à face avec lui-même. Il n'en fait pas un principe de discussion, mais il tient à ce que l'on sache que l'enfant Abdelali n'a pas été gâté par l'existence. «Je n'ai jamais été à l'école. Oui, jamais. Ni dans un « jamae » (école coranique NDLR) je n'ai connu que la rue et les frères et sœurs ». Ils étaient nombreux dans la famille Amer. Onze frères et sœurs. Le père Abdelkader, mort depuis longtemps, et la mère, Fatéma, elle aussi morte et enterrée depuis belle lurette. « Mes frères et sœurs ne m'ont jamais considéré comme proche. D'ailleurs je ne les ai pas beaucoup vus. Je suis le plus jeune, et ils sont tous partis, à l'étranger.» Abdelali n'éprouve aucune tendresse quand il parle de ses frères et sœurs. Il est distant, presque insouciant et surtout il tient à afficher ce détachement comme pour dire que « voilà, ils m'ont oublié, moi aussi je les oublie ». Leur en veut-il ? Probable. Il ne le dit pas, il ne le laisse pas entendre, mais il doit négocier avec son passé pour garder cette sérénité apparente quand la conversation embraye sur les rapports avec les siens. «Ce qu'il faut savoir, c'est que j'ai perdu mes parents et j'étais toute ma vie seul. Même pour aller à la plage, je préférais y aller tout seul, parce que je n'aimais pas la compagnie des autres enfants ».
La route de la perdition
«J'ai toujours vécu dans la rue. À Derb Ghallef, je n'avais que la rue. Mes parents étaient déjà morts. Pas d'école, pas d'amis, je tournais en rond et très vite, je me suis mis à fumer et à boire. J'aimais me droguer. Je me sentais mieux après avoir bu ou fumé. Et je buvais et fumais tout ce qui me tombait sous la main. D'ailleurs le jour où je me suis bagarré avec ce type à Akkari, nous avions bu tous les deux. Ceci personne n'a cru bon de le dire. Oui, c'était un type que je connaissais, on avait décidé de picoler comme d'habitude et là, on s'est insulté, on s'est craché dessus et il a fallu en venir aux mains. Il m'a frappé, je l'ai frappé et là, un coup sur la tête avec un cailloux, un petit truc et c'était son destin. Il est mort et moi je suis ici ». D'un trait, il lie hier, ce lointain qu'il ne veut pas trop voir, au jour de son dernier crime sur la plage à Rabat. Il a cette aptitude à condenser le temps, jouer sur les anachronismes de sa vie pour tout voir d'un seul tenant. «Dans la rue, on s'habitue très vite à la liberté (le sentiment d'être seul au monde NDLR). Personne ne se souciait de moi ni où j'étais, ni ce que je faisais. Je mangeais dans la rue, je dormais dans la rue. Et petit à petit, je ne revenais plus chez moi. D'ailleurs, il n'y avait personne pour m'y accueillir». La vie à même le macadam à Derb Ghallef puis dans le voisinage. Ensuite, on tente d'autres sorties plus loin pour explorer d'autres parages, tester son endurance, vérifier sa solidité face à d'autres. C'est l'âge des premiers coups de poing dans la gueule. L'âge des passages à tabac, des bleus, des côtes endolories, des premières haines, des premières vengeances. L'âge où plus rien ne compte que sa chère petite peau
Le clochard s'endurcit
«J'ai beaucoup traîné dans les ruelles de Casablanca. Je connais tous les quartiers et je peux t'emmener dans des endroits dont tu n'as jamais entendu parler. Je marchais, et quand j'étais fatigué je me mettais sur le sol et c'était chez moi. Mais il fallait boire et manger. Alors je faisais la manche, je demandais aux passants de m'aider et parfois j'étais tenté d'arracher l'argent aux autres de force ». Il n'ira pas plus loin. A-t-il agressé des filles à la tombée de la nuit pour se payer son litre de mauvais rouge ? Peut-être. A-t-il braqué un vieux au petit matin pour se faire un petit déjeuner à l'œil ? Impossible de le vérifier, Abdelali ne veut pas donner de détails sur les mille et une façons qu'il avait pour se procurer un peu d'oseille. «Pour boire, rien de tel que le bord de mer, du côté de Mreziga (La mer des égouts (du côté d'Aïn Diab NDLR). Je prenais mon alcool et j'allais pour me retirer. Des fois, il y avait quelqu'un, un autre ould Zenka (Clochard ou SDF NDLR) qui se joignait à moi pour boire. On pouvait aussi trouver sur place des femmes qui vivaient dans la rue. On passait du bon temps ensemble. Et tout le monde se débrouillait pour dormir soit sur le sable, soit dans un terrain vague ou alors devant la porte d'un immeuble. Parfois je dormais avec une fille dans un jardin pas loin d'Anfa. Mais il fallait attendre la nuit pour marcher vers le quartier Al Hank et bifurquer vers ce coin très calme.» Abdelali rôde sans but. Il fera quelques passages par des commissariats pour des broutilles. Il n'est pas encore fiché. Il apprend à être dur, il se coltine d'autres plus coriaces que lui, et s'en tire sans trop y laisser de plumes. Tout va bien jusque-là, mais la roue tourne.
Et il le sait.
Escale à El Mellah
«Un jour, j'ai décidé de partir dans une autre ville. Au début, je voulais partir à Agadir, mais c'était loin. Alors je me suis rabattu sur Rabat. Je suis arrivé au port d'abord où j'ai travaillé pendant un moment. Je mangeais du poisson, et je passais la nuit avec d'autres clochards dans la rue.» C'est là que débute la longue marche vers les abîmes. Abdelali se souvient d'avoir frôlé la mort : «j'ai failli mourir, moi-même. Quand on se bagarre dans la rue, c'est à qui s'en tire le premier. Si tu ne peux pas te défendre, tu peux y passer. Une fois, je suis passé à deux doigts de la fin ». Le lot de tous les instants c'est marche ou crève, bouffe l'autre ou laisse-toi bouffer, frappe le premier ou écrase-toi. Abdelali sait à quoi s'en tenir. Il ne veut pas mourir. Il compte bien sauver sa peau quitte à sacrifier celles des autres. «Dans le port, les gens sont fous. Tout le monde se trimballe avec des couteaux de poissonniers. À la moindre bagarre, le sang coule. J'ai tenu pendant six ans à Akkari entre boisson, kif, joints et femmes. Mais au bout du compte, je décidais de changer de décor.» Abdelali décide même de monter la mer pour devenir mousse (à son âge) sur un bateau de pêche. Mais il était sans force, un peu entamé par la rue et surtout constamment drogué. Autant dire qu'on voulait bien lui donner un boulot pour se payer ses sardines, mais de là à le laisser franchir le pont d'un bateau, il y avait une limite que personne n'a osé franchir. «J'ai donc travaillé et le soir, j'allais boire sur la falaise, seul ou avec d'autres clochards »
Les premières pistes
Les années passent. Abdelali est un SDF parmi tant d'autres. Il ne paye pas de mine, mais il sait, lui, qu'il faut tirer son épingle du jeu avant de se laisser enterrer vivant sur le sable du côté de l'océan. Il voulait partir à l'étranger, mais impossible. Il ne pouvait pas avoir de passeport car il avait déjà été emprisonné pour viol. « Oui, une histoire où j'ai payé, mais là aussi la police a voulu que je plonge ». Il va vivre à Salé pendant de longs mois, mais se déplaçait souvent à Rabat. En Octobre 2004, date de sa sortie de prison, il franchit alors un autre cap. Le violeur a pris du grade. La prison l'a rendu plus coriace. La série de crimes venait de débuter et le visage du serial Killer était loin d'être tracé. Le bonhomme choisissait ses lieux, savait ce qu'il fallait faire. Les endroits choisis étaient différents, mais toujours des coins déserts, peu fréquentés. Et un beau jour, la police tombe sur un mort dans la rue : «un cadavre dont la marque du coup qu'il a reçu était face au ciel ». Ce meurtre a eu lieu le 1er août, selon la police criminelle, derrière le marché de gros. C'est à partir de ce moment-là que la police a commencé à douter et à entreprendre de sérieuses recherches. En même temps, quatre tentatives d'homicide volontaire attribuées toutes à Amer Abdelali avaient échoué. L'affaire qui jusque-là semblait inexplicable, commence à s'éclaircir peu à peu. La sixième brigade de police du quartier “ Océan ” a pu identifier le tueur. Et un mardi, grâce à la description fournie par plusieurs témoins, on vient lui passer les menottes. Deux autres SDF ont été également arrêtés dont une victime qui a été sauvée des griffes de la mort. La police leur reproche la non-assistance à personne en danger. En effet, ces deux vagabonds étaient toujours avec lui et le connaissaient de très près. C'est là que le film est ré-embobiné pour laisser voir des pans entiers du passé d'Amer Abdelali.
La partie II de l'histoire d'Amer Abdelali dans le prochain numéro.


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