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Faut-il changer de casting ?
Publié dans Les ECO le 02 - 10 - 2012

Le gouvernement Benkirane, dans sa composition actuelle, arrivera-t-il à souffler sa première bougie, en janvier prochain ? Un anniversaire sur lequel il est difficile de parier, en attendant de démêler les récents évènements politiques qu'a connue la coalition gouvernemental avec en point d'orgue l'élection de Hamid Chabat à la tête de l'Istiqlal. Le désormais nouveau leader du parti de la balance n'a en effet pas fait mystère de ses intentions en ce sens, durant la campagne électorale et même s'il a tempéré leur portée au lendemain de son élection, les observateurs s'accordent à reconnaître que l'équipe gouvernementale est plus que jamais en sursis. En fait, ce qui n'était jusque-là que des rumeurs savamment distillées, est désormais une probable issue à ne pas écarter. La nouvelle donne, c'est justement, ce que vit l'Istiqlal et particulièrement la relation que le nouveau patron du parti a avec certains ministres du gouvernement Benkirane. Hamid Chabat a certes écarté, «avoir un quelconque problème avec les ministres de son parti», cependant l'épisode de son élection avec le retrait de la candidature au bureau exécutif de Nizar Baraka, l'actuel ministre de l'Economie et des finances et ses explications ajoutées aux critiques de Chabat sur la gestion de certains dossiers ou encore l'action gouvernementale qualifiée de lente n'augurent pas d'une réelle entente entre le chef du parti et ses relais gouvernementaux. S'il est vrai que l'initiative d'un remaniement ministériel dépasse le cadre d'un seul parti, même s'il constitue la seconde force de la majorité gouvernementale, la question n'est plus «qu'une simple rumeur», comme l'a annoncé le chef de gouvernement. En témoignent les déclarations du secrétaire général d'un autre parti de la coalition, le PPS, lors d'une conférence de presse tenue la semaine dernière à Rabat, quelques jours après le congrès de l'Istiqlal. Lors de cette sortie médiatique, Nabil Benabdellah, également ministre de l'Habitat, de l'urbanisme et de la politique de la ville, a certes nié l'éventualité d'un remaniement ministériel «dans l'immédiat», reprenant les termes de Chabat avant d'expliquer qu'une telle décision ne peut intervenir que dans le cadre du respect des dispositions de la Constitution. Cette tentative d'éluder la question semble plutôt montrer que cette dernière figure au centre des préoccupations de la coalition. D'ailleurs, les responsables des quatre partis alliés formant la majorité, le PJD, l'Istiqlal, le PPS et le MP, se rencontreront dans les tous prochains jours, de même qu'une rencontre entre Hamid Chabat et Abdellilah Benkirane est d'ores et déja programmée. L'occasion certainement de prendre contact et aussi de discuter de certains points qui permettront de voir certainement plus clair dans cette affaire. Hamid Chabat a en effet fait part de sa volonté de revoir certaines choses avec le chef de gouvernement et du PJD, pour que l'Istiqlal puisse s'affirmer au sein de l'équipe gouvernementale.
Arguments en débat
Il faut dire que bien avant l'épisode Istiqlal, les rumeurs sur un probable remaniement ministériel, certes niées par le chef de gouvernement, avaient commencé à émerger. En cause, le besoin d'un recadrage de l'action gouvernementale qui nécessitait, selon certains, un réaménagement du cabinet. Bien qu'il déclare «n'avoir pas beaucoup de choses à dire sur la question», le politologue Youssef Belal reconnaît «qu'il y a une légitimité quelque part» à parler d'un remaniement dans l'équipe gouvernementale. «Ce qu'il faut souligner, c'est que l'action de ce gouvernement peine à être visible, on se croit toujours à l'ancienne époque, ce qui signifie que quelque chose cloche quelque part», souligne un autre analyste politique, qui a préféré garder l'anonymat. Pour lui, cela nécessite de revoir les choses même si «un remaniement ne veut pas forcément dire, changer de personnes». À défaut d'un remaniement ministériel de fond, Benkirane a donc intérêt à opérer au moins un remaniement technique, pour «mettre les hommes qu'il faut à la place qu'il faut». Interpellé sur la question par la presse, le chef de gouvernement a réfuté l'information tout en soulignant que si cela s'imposait, il ne s'en priverait pas. Si on se réfère à Benkirane, donc, la question aurait plutôt trait au fait qu'un remaniement ministériel ne s'impose pas dans le contexte actuel. Pratiquement dix mois après la formation du gouvernement, il est vrai qu'il est peut-être un peu tôt pour juger de l'action des responsables des différents cabinets ministériels, mais assez pour que l'état de grâce en la matière arrive à terme. Surtout que les ministres du cabinet Benkirane ont eu le temps de prendre leurs marques et de prendre les premières initiatives. Pour certains, hélas, le temps de commettre les premiers dérapages et en politique, cela se paye cash, même si on n'en est pas encore là. À cela, s'ajoutent également les promesses faites par Benkirane, notamment celle de rectifier le tir à la suite de critiques émanant d'associations de la société civile sur la faible représentativité des femmes dans son cabinet. Ce qui fait qu'en dépit des dénégations du gouvernement, «ces rumeurs» comme les qualifie Benkirane ont tout de même un socle indéniable. Surtout qu'après presque un an d'exercice, le rendement de chaque membre de l'équipe peut être parfaitement évalué. Sauf qu'au-delà de ces enjeux, qui peuvent s'avérer bénéfiques pour le chef de gouvernement, qui a, à maintes fois, dû «recadrer certains de ses ministres» et a reconnu quelques dysfonctionnements, il y a des aspects que Benkirane et la coalition doivent prendre en compte. Or, cela peut constituer un premier aveu d'échec à la veille des élections communales de 2013, même si insuffler une nouvelle dynamique au gouvernement peut servir d'adjuvent à Benkirane face aux critiques qui fusent sur l'échec de plusieurs dossier notamment la gestion de la crise économique ou dans le cadre du dialogue social.
Intérêts divergents
Appréhendé sous le premier angle, un remaniement aussi minime soit-il, à l'heure actuelle, ne ferait pas l'affaire du chef de gouvernement. Ce serait synonyme d'un aveu d'échec et un coup dur aux conséquences multiples. Le chef de file du PJD donnerait alors raison à une opposition qui ne se gênerait point pour exploiter à fond la carte de «l'amateurisme» des ministres issus des rangs du parti de la lampe. Ceci, notamment devant les échéances électorales qui se profilent à l'horizon. Il suffit pourtant de jeter un coup d'œil dans le rétroviseur pour se rendre compte que ces retouches ont marqué les mandats des derniers gouvernements. Après sa formation en 1998, Abderrahmane Youssoufi avait procédé à un remaniement deux ans plus tard. Driss Jettou, arrivé aux commandes en 2002, a attendu juste une année pour changer de casting. Même chose pour Abbas El Fassi après sa nomination en 2007. Vu sous cet angle, Benkirane doit alors se donner le temps nécessaire pour opérer un lifting de son équipe. Ce qui fait dire à d'autres observateurs qu'il serait encore «trop tôt» pour procéder à un remaniement ministériel. Au sein de l'opposition, on préfère pour le moment faire fi de ces questions. «Vous me posez là une question... je ne dirais pas difficile... mais qui concerne beaucoup plus la majorité», a juste souligné un député de l'opposition que nous avons contacté. L'équation devient donc plus compliquée pour Benkirane qui doit tenir compte de plusieurs aspects pour procéder à un réaménagement technique de son cabinet. Ce qui est sûr, c'est que l'attente de signaux forts de la part du PJD et de la coalition au pouvoir est plus que jamais persistante au sein des citoyens et des acteurs économiques et socio-politiques. C'est, d'ailleurs, ce qu'estiment les syndicalistes. «Après tous ces mois d'exercice, nous trouvons que l'actuel Exécutif n'est pas fidèle à ses engagements face au Parlement», confie Nourredine Soulaik, membre du secrétariat national de l'UMT. Toutefois, «si le problème est technique, ce n'est pas un enjeu. Pour nous, cet enjeu est plutôt politique», ajoute-t-il. Les attentes concernent beaucoup plus «les réponses que le gouvernement doit apporter aux engagements, qu'un remaniement ministériel».
Pas si simple que ça...
Constitutionnellement, l'initiative d'un remaniement ministériel est réservée au souverain ou au chef de gouvernement. Au cas où ce dernier le décide, il doit se référer au souverain. Ainsi, l'article 47 de la Constitution stipule que «le roi peut, à son initiative, et après consultation du chef de gouvernement, mettre fin aux fonctions d'un ou de plusieurs membres du gouvernement». «Le chef de gouvernement peut demander au roi de mettre fin aux fonctions d'un ou de plusieurs membres du gouvernement, de son propre gré ou du fait de leur démission individuelle ou collective». Le chef de gouvernement dispose donc d'une certaine marge de manœuvre pour remanier son cabinet. Toutefois, s'il décide de passer à l'acte les choses peuvent s'avérer plus compliquées dans les faits. Il doit en effet tenir compte de ses alliés et surtout garder la même répartition pour chaque parti membre de la coalition gouvernementale. Ces derniers auront aussi leur mot à dire au cas où ils ne seraient pas sur la même longueur d'onde par rapport à tel ou tel ministre à substituer. Aucun parti n'accepterait, facilement, qu'un de ses ministres soit mis au pilori. C'est d'ailleurs à ce niveau que se pose un autre défi pour Benkirane, au cas où il se décide à réaménager son équipe. Ce qui est sûr, c'est que cela ne changera en rien le rapport de force au sein de la coalition, en attendant, peut-être les prochaines élections communales qui peuvent changer la donne sur l'échiquier politique.
Mohamed Darif,
Politologue.
«Le chef de gouvernement a aussi besoin de ce remaniement»
Les Echos quotidien : Des rumeurs circulent à propos d'un probable remaniement ministériel que le chef de gouvernement nie. Selon-vous, ces rumeurs vous paraissent-elles fondées ?
Mohamed Darif : En fait, ces rumeurs se réfèrent à l'expérience politique du Maroc, surtout ces dernières années où l'on procède à des remaniements du gouvernement après une ou deux années. Ce qui part du fait que, généralement, après un an d'exercice, il est de coutume que l'on commence à évaluer l'action ou le rendement de chaque ministre. Ce qui me fait dire que si remaniement il y a, il s'agira plutôt d'un remaniement d'ordre technique qui, dans l'immédiat, ne peut en aucun cas changer le rapport de force au sein de la coalition.
L'élection d'Hamid Chabat à la tête de l'Istiqlal va-t-elle obliger le chef de gouvernement à procéder à un remaniement, vu qu'il a lui-même fait des promesses en ce sens avant son élection ?
Il y a lieu de noter que ces rumeurs sur un probable remaniement ministériel n'ont rien à voir avec l'élection de Hamid Chabat à la tête de l'Istiqlal. On a commencé à parler de remaniement bien avant le congrès du parti. Evidemment, avec l'élection de Chabat qui a misé dans sa campagne sur la nécessité de revoir la composition du gouvernement, ces rumeurs sont devenues persistantes. Cependant, dans le fond, le chef de gouvernement a lui-même besoin de ce remaniement pour recadrer l'action gouvernementale face à l'échec constaté de la gestion de plusieurs dossiers, notamment sur le plan économique ou social. Vous savez, au Maroc, on procède à des remaniements non pas pour gérer des crises mais pour justifier des échecs. Ce qui me fait dire que Benkirane a lui-même besoin de ce remaniement.
L'élection de Chabat apporte une nouvelle donne au sein de la majorité gouvernementale. Selon-vous quelles sont les éventualités qui se profilent pour la coalition ?
Il y a trois éventualités à prendre à compte. La première étant que le gouvernement soit maintenu et qu'il continue à travailler une année encore puisque, de toutes les façons, l'alliance entre le PJD et l'Istiqlal est avant tout une décision du parti et Chabat est obligé de respecter ses engagements. La deuxième, consiste à procéder à un remaniement, ce qui va contenter Chabat qui en avait fait la promesse, mais aussi le chef de gouvernement lui-même qui donnera l'impression qu'il procède à une redynamisation de l'action gouvernementale. Enfin, la dernière alternative qui est tout à fait plausible, c'est que d'ici un an, le secrétaire général de l'Istiqlal, avec l'accord de la direction du parti, décide tout simplement de se retirer de la coalition lorsqu'il estimera que cette dernière n'a pas respecté les conditions pour lesquelles l'Istiqlal a rejoint le gouvernement. C'est une piste tout a fait envisageable lorsque vous tenez compte des critiques formulées par Chabat envers le gouvernement, notamment par rapport à l'absence de concrétisation de plusieurs promesses faites par le PJD.


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