Sous l'apparente stabilité de la population marocaine se dessine une mobilité interne soutenue, révélatrice des profondes transformations du pays. Le dernier recensement met en lumière un Maroc où près de 60% des habitants ont changé de commune au moins une fois dans leur vie. Si les villes demeurent les grands pôles d'attraction, cette dynamique migratoire accentue les déséquilibres régionaux et transforme en profondeur la géographie sociale du pays. Derrière une population majoritairement sédentaire se cache une mobilité interne intense, révélatrice d'inégalités territoriales persistantes, mais aussi de profondes mutations économiques et sociales. Le dernier recensement général de la population et de l'habitat (RGPH 2024) du Haut-commissariat au Plan (HCP) dévoile un Maroc en mouvement. Alors que la migration internationale demeure marginale, ne concernant qu'une infime fraction de la population (moins de 1%), la migration interne apparaît comme le véritable moteur de la dynamique démographique du pays. Une mobilité de proximité Selon les résultats du recensement général de la population et de l'habitat 2024, près de 60% des Marocains résident encore dans leur commune de naissance. Cette stabilité apparente dissimule pourtant une réalité plus complexe. Près de 40% des habitants ont changé de commune au moins une fois dans leur vie. La mobilité interne est un phénomène qui concerne au moins 14,7 millions de Marocains. Ces déplacements traduisent à la fois la recherche d'opportunités économiques et le poids des logiques familiales, scolaires ou encore matrimoniales dans les choix résidentiels. La migration récente, observée sur les cinq ou dix dernières années, montre un ralentissement relatif. En effet, 12% de la population a migré sur les cinq dernières années, et moins de 20% sur la décennie écoulée. Ce tassement n'efface pas pour autant la vigueur des échanges internes, notamment entre les milieux urbains. Dans cette configuration, les villes demeurent les principaux pôles d'attraction des flux migratoires. Plus de la moitié des migrations internes récentes s'effectuent entre milieux urbains (53,7% entre 2019 et 2024). Ce dynamisme reflète la vitalité des réseaux urbains, où les populations circulent d'une ville à l'autre en quête d'emploi, de logement ou de meilleures conditions de vie. Néanmoins, la migration rurale vers l'urbain, longtemps synonyme d'exode rural, conserve un poids significatif. Elle représente environ un quart des flux (25% sur dix ans). Elle traduit la poursuite d'une transition démographique et économique où les campagnes continuent d'alimenter les grandes agglomérations. En revanche, les migrations urbaines vers le rural restent marginales représentant à peine 7 à 10% des flux totaux. Ces retours sont souvent liés à la retraite ou à des projets familiaux, agricoles ou de réinstallation dans le terroir d'origine. Quant aux migrations d'un milieu rural à un autre, elles oscillent entre 9 et 11% et relèvent le plus souvent de logiques de proximité (échanges fonciers, regroupements familiaux ou déplacements saisonniers). Le solde migratoire du monde rural demeure négatif. Près de 4 millions de personnes l'ont quitté au profit des villes. Ce déséquilibre renseigne sur la concentration croissante des populations dans les espaces urbanisés, au détriment des campagnes et des régions intérieures. Une migration féminisée L'un des faits marquants qui ressort du RGPH 2024 est la féminisation de la migration interne. Les femmes représentent désormais plus de la moitié des migrants, toutes périodes confondues (55,1%). Cette tendance se confirme dans la migration récente. Ainsi, 43,7% des femmes ont migré au moins une fois, contre 35,5% des hommes. Cette évolution dépasse la simple statistique. Elle traduit une transformation profonde du rôle des femmes dans la société marocaine. Longtemps associée à des migrations familiales ou matrimoniales, la mobilité féminine s'ancre aujourd'hui dans la recherche d'indépendance économique et d'opportunités éducatives. Dans le monde rural, la féminisation des flux internes – notamment les migrations inter-rurales – est particulièrement notable (13,9% contre 8,2% pour les hommes). Elle reflète des stratégies familiales où les femmes deviennent des actrices à part entière des dynamiques de mobilité. Des régions polarisées La géographie de la migration interne dessine un Maroc à plusieurs vitesses avec une cartographie du paysage migratoire dominée par trois régions. Sans surprise, il s'agit de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Ces dernières concentrent la majorité des flux entrants et forment les principaux pôles d'attraction du pays. La région de Casablanca-Settat, locomotive économique du pays, accueille à elle seule 3,63 millions de migrants, soit un quart du total national. Les chiffres indiquent que 92% de ses natifs y résident toujours, tout en accueillant près de 1,37 million de nouveaux arrivants. Rabat-Salé-Kénitra, forte de sa centralité administrative et de son développement économique, attire 2,07 millions de migrants (14,3% du total), avec un indice de rétention proche de 89%. Tanger-Tétouan-Al Hoceima, de son côté, confirme son dynamisme avec 10,2% des migrants entrants, profitant d'un essor industriel et logistique soutenu. À ces pôles s'ajoutent de nouvelles zones d'attractivité, comme Souss-Massa, où les investissements agricoles et touristiques stimulent la mobilité avec 12,5% des migrants interrégionaux. Les régions du Sud, notamment Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed-Dahab, affichent également des taux d'entrée élevés (respectivement 48,9% et 62,5%), portés par des projets économiques structurants. Face à ces territoires en plein essor, d'autres régions subissent un déficit migratoire chronique. Marrakech-Safi, Fès-Meknès, Béni Mellal-Khénifra et Drâa-Tafilalet figurent parmi les régions les plus expulsives. Leurs indices de rétention oscillent entre 71% et 82%, traduisant une fuite des actifs vers les grandes métropoles. Les données du HCP montrent que près de 79% des migrants originaires de Marrakech-Safi s'installent dans les régions de Casablanca-Settat (39,8%), Souss-Massa (26,2%) ou Rabat-Salé-Kénitra (12,9%). Pour Fès-Meknès, 61,8% des sortants se dirigent vers Rabat-Salé-Kénitra, Casablanca-Settat ou l'Oriental. Il en est de même pour Drâa-Tafilalet. La migration interne révèle un modèle de développement polarisé lequel accentue les disparités régionales. Les flux migratoires deviennent ainsi à la fois symptôme et moteur du déséquilibre territorial. Ils traduisent les limites d'un aménagement du territoire encore centré sur les grands pôles. Toutefois, les régions à fort déficit migratoire devraient bénéficier de stratégies de revitalisation. À l'inverse, les régions en forte croissance démographique doivent être accompagnées pour prévenir les tensions urbaines (saturation du logement, pression sur les services publics, congestion des transports). La migration interne, en redistribuant les populations selon les opportunités, agit comme un baromètre du développement. Elle traduit la dynamique des territoires, leurs capacités d'attraction et leurs fragilités. Le défi, désormais, consiste à transformer cette mobilité en levier de cohésion plutôt qu'en facteur de fracture. In fine, le RGPH 2024 confirme que la mobilité interne, loin d'être un simple fait démographique, est un révélateur du modèle de développement marocain polarisé, urbain et profondément genré. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO