Dans l'un des plus vieux terroirs oléicoles du Royaume, le programme Al Moutmir offre un regard comparatif sur les pratiques agricoles en bour. Le dispositif met en lumière les écarts de rendement dans des vergers soumis aux seules précipitations. Reportage. La première impression à Ouazzane est celle d'un Maroc régi par le temps long. Ce chef-lieu du Rif occidental, accroché aux pentes du Jbel Bouhlal, est marqué par une vieille tradition de pèlerinage, héritée de la zaouïa Ouazzaniyya, et demeure aussi un lieu de mémoire pour la communauté juive marocaine. Une atmosphère paisible et chargée d'histoire, prisée en particulier par les groupes de touristes chinois venus chercher, ici, un arrière-pays moins pressé. Plusieurs travaux scientifiques situent aussi la province parmi les vieux terroirs oléicoles, où l'on exploite encore des oléastres —ces oliviers aux feuilles courtes reconnaissables à leur état sauvage— hérités de plusieurs générations, et où le savoir-faire des olives de table et de l'huile s'est imposé au fil des siècles comme un marqueur local. Laboratoire à ciel ouvert Face à la modernisation de l'agriculture, ce territoire se veut aussi depuis peu un laboratoire à ciel ouvert du programme Al Moutmir. Le dispositif s'apparente à un bureau d'études agronomique ambulant, avec des ingénieurs déployés sur tout l'ensemble du territoire national et des parcelles d'agriculteurs érigées en terrains d'expérimentation. En l'occurrence, à Bni Quolla, l'une des plateformes de démonstration d'Al Moutmir a été installée auprès d'un agriculteur, dans une oliveraie plantée en 2009. Le verger, conduit en bour, réunit les variétés Picholine marocaine, Haouzia et Menara. Il faut dire qu'en terre de bour, la récole est tributaire des précipitations. «En l'absence de ressources d'irrigation alternatives, la saison dépend essentielleme,nt de la clémence du ciel», confie l'agriculteur Essadik Stitou. Au pied des oliviers, la récolte se déroule sans artifice. Sous un olivier, trois fellahs travaillent au peigne, filets déployés au sol, faisant tomber les fruits sans brutaliser les branches. Les olives s'accumulent par petit amas, puis sont rassemblées au fur et à mesure. C'est dans ce décor simple, que la plateforme de démonstration d'Al Moutmir a livré le bilan de la campagne. «Notre but à travers cette plateforme est de montrer aux agriculteurs l'impact réel que peuvent avoir les meilleures pratiques agricoles sur la qualité et le rendement», explique Chada Boumnidel, représentante de l'initiative Al Moutmir au niveau de la province de Ouazzane. Le principe est simple. La parcelle démonstrative suit un itinéraire technique précis, celle d'à côté continue d'être menée par les pratiques habituelles. «L'agriculteur suit l'évolution de sa plateforme tout au long de la campagne et la compare avec sa parcelle témoin», souligne l'ingénieure agronome. À la fin de la saison, l'écart apparaît d'abord dans les oliviers, puis dans les chiffres. Dans ce verger en bour, la plateforme atteint un rendement de 9 tonnes par hectare, contre 5 tonnes pour la parcelle témoin, soit une amélioration de l'ordre de 44% dans les mêmes conditions de pluie et de conduite. Pour la représentante d'Al Moutmir, «ces résultats sont le fruit d'un accompagnement continu tout au long de la campagne et d'un itinéraire technique rigoureux et adapté». Itinéraire technique En effet, l'itinéraire commence juste après la campagne précédente, avec une analyse de sol réalisée pour l'agriculteur. Les échantillons sont envoyés au laboratoire, puis une formule d'engrais est recommandée. «Ici, il s'agit d'un engrais de fond 12-20-13, combinant azote, phosphore et potassium, suivi d'une fertilisation de couverture à base d'ammonitrate». Intervient l'analyse de sol qui permet d'appliquer la formule recommandée et «d'apporter exactement ce dont l'arbre a besoin», précise la jeune agronome. La protection phytosanitaire n'intervient qu'en cas d'apparition de maladies ou de ravageurs. La campagne s'achève avec la récolte. Dans la province de Ouazzane, 24 plateformes de démonstration ont été installées durant la campagne 2024-2025, dont douze en oléiculture, réparties sur douze hectares et chez plus de neuf agriculteurs bénéficiaires. Les chiffres flatteurs mis en avant par le programme ne disent pas tout des contraintes de chaque territoire, mais ils donnent un aperçu d'une agriculture qui cherche, par petites touches, à passer d'un modèle fondé sur l'intuition à des décisions appuyées sur des données mesurables. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO