Wafira II promet d'accompagner 3.000 saisonnières et saisonniers marocains employés en Espagne et en France, avec un fil conducteur clair : préparer, protéger, puis transformer l'expérience migratoire en levier de retour et d'inclusion économique. Au-delà du dispositif, le programme dit quelque chose de plus large sur la manière dont le Maroc et ses partenaires européens tentent de faire évoluer la migration de travail vers un modèle plus encadré, plus utile et plus durable. Longtemps cantonnée à une lecture administrative ou sécuritaire, la migration de travail reste pourtant une réalité structurelle pour des milliers de Marocaines et de Marocains. Elle se décline en contrats saisonniers, en allers et retours réguliers, en revenus temporaires, mais aussi en attentes fortes au moment du retour. C'est précisément cette zone grise, celle de l'après, que Wafira II entend éclairer. Le programme se présente comme un dispositif régional de migration circulaire associant le Maroc, l'Espagne et la France, avec l'appui de l'Union européenne et l'implication d'autres pays partenaires. L'ambition affichée est de rendre la mobilité plus sûre, mieux organisée et plus bénéfique pour les travailleurs concernés comme pour les territoires d'origine et d'accueil. Pour la partie espagnole, Ainara Dorremochea résume cette orientation en des termes clairs : «Wafira II représente un pas clé pour structurer une mobilité bénéfique pour tous». Derrière cette formule, une volonté assumée de dépasser la seule gestion des flux pour aller vers une logique de parcours. Cette approche s'inscrit dans une histoire plus longue de coopération migratoire entre le Maroc et ses partenaires européens. Une trajectoire déjà éprouvée Wafira II prolonge une première phase, menée entre 2021 et 2025, qui avait permis d'accompagner 250 travailleuses saisonnières marocaines et de renforcer leur autonomie économique. Cette première expérience avait déjà posé les bases d'un accompagnement structuré, avec une attention portée à la préparation au départ et à la réintégration au retour. Plus largement, le programme s'insère dans un ensemble de dispositifs qui, depuis plusieurs années, organisent la mobilité saisonnière entre le Maroc, l'Espagne et la France, notamment dans le secteur agricole. Ces mécanismes ont permis de répondre à des besoins de main-d'œuvre tout en encadrant les recrutements, mais ils ont aussi mis en évidence leurs limites. Protection inégale, faible capitalisation des compétences acquises, retours souvent non accompagnés. À l'échelle européenne, cette réflexion rejoint une évolution plus large des politiques migratoires. La mobilité légale est de plus en plus pensée comme un outil à part entière des politiques de l'emploi et des partenariats de compétences. Wafira II s'inscrit pleinement dans cette dynamique, en assumant l'idée que la migration circulaire peut produire des effets durables, à condition d'être pensée dans sa globalité. Cette globalité se traduit par une structuration très précise des parcours. Faire de la mobilité un levier durable Dans sa nouvelle configuration, Wafira II franchit un double cap. Quantitatif d'abord, avec un accompagnement prévu pour 3.000 travailleurs et travailleuses marocains employés de manière saisonnière en Espagne et en France. Qualitatif ensuite, avec une approche conçue comme un continuum. Trois objectifs structurent le programme. Mieux préparer les participants avant leur départ. Améliorer leur expérience de travail en Europe. Faciliter leur retour et leur réintégration au Maroc, notamment à travers la formation et l'appui à l'entrepreneuriat. Cette logique répond à un constat largement partagé. Sans préparation suffisante, les travailleurs partent souvent avec une connaissance partielle de leurs droits. Sans accompagnement pendant le séjour, l'expérience reste cantonnée au revenu perçu. Sans soutien au retour, l'épargne constituée et les compétences acquises risquent de se dissoudre, faute de perspectives concrètes. C'est sur ce point que Wafira II entend faire la différence. Du côté marocain, Nour Elamarti, directrice de la coopération internationale et du partenariat au ministère de l'Inclusion Economique insiste sur la dimension institutionnelle du projet. «Ce programme renforce l'institutionnalisation d'un accompagnement durable pour les travailleurs migrants marocains, en inscrivant leur insertion économique, sociale et professionnelle dans des mécanismes coordonnés». L'objectif est de faire sortir la migration de travail de la logique de parenthèse pour l'inscrire dans les politiques publiques de l'emploi, de la formation et de l'entrepreneuriat, en lien avec l'ANAPEC. Le programme Accélérateur incarne cette ambition. Destiné à 300 participants, il combine formation à l'entrepreneuriat, gestion financière et accompagnement personnalisé, avec un appui financier destiné au lancement d'activités économiques. Il vise à transformer une expérience migratoire en projet viable, en réduisant les obstacles liés au financement, à la gestion et à l'accès aux réseaux. Pendant le séjour en Europe, Wafira II prévoit également un accompagnement élargi. En Andalousie, une majorité des participantes bénéficiera de formations portant sur les droits du travail, le leadership, la santé mentale, l'éducation financière et la création d'entreprise, ainsi que d'actions d'intégration communautaire. La France assurera pour sa part le suivi d'un contingent de participants dans une logique comparable. Des partenariats durables Financé majoritairement par l'Union européenne, le programme s'inscrit dans une vision assumée de partenariats durables. Pour Daniele Dotto, «Wafira II incarne le type de partenariats que l'Union européenne souhaite promouvoir et soutenir», en soulignant les retours positifs observés lors des précédentes expériences. La gouvernance du projet, articulant autorités publiques, organisations internationales, agences de l'emploi et acteurs économiques, traduit cette ambition. Elle vise à aligner les niveaux politique, technique et territorial afin de traiter la migration de travail comme une chaîne complète. Au fond, Wafira II pose une question centrale. Comment transformer une mobilité temporaire en levier durable. Comment faire de l'aller-retour saisonnier non pas une impasse sociale, mais un tremplin économique et professionnel. En assumant cette promesse, le programme se présente comme un test grandeur nature d'un modèle que le Maroc et ses partenaires européens cherchent désormais à consolider. Pourquoi Wafira II mise autant sur les femmes Derrière Wafira II se dessine un choix stratégique rarement mis en avant dans les politiques migratoires la centralité des travailleuses saisonnières. Héritée de Wafira I, cette orientation repose sur un constat de terrain. Dans les filières agricoles européennes, notamment en Andalousie, les femmes constituent une part essentielle de la main-d'œuvre saisonnière marocaine, tout en étant souvent plus exposées à la précarité et à l'isolement. Le programme assume donc une approche genrée de la migration circulaire, non pas comme un traitement différencié, mais comme une réponse à des vulnérabilités spécifiques. Formation aux droits du travail, santé mentale, leadership, éducation financière et accompagnement à l'entrepreneuriat visent à renforcer l'autonomie individuelle, mais aussi la capacité des bénéficiaires à peser dans leur environnement professionnel et social. Ce choix répond également à un enjeu de développement local. Les retours d'expérience montrent que les revenus et les compétences des travailleuses saisonnières ont souvent un impact direct sur les ménages et les territoires, en particulier en milieu rural. En misant sur leur réintégration économique structurée, Wafira II parie sur un effet multiplicateur discret mais durable, à la croisée de l'emploi, de l'égalité et du développement territorial. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO