Le Maroc interdit l'exportation des sardines congelées, et ce, à compter du 1er février. Présentée comme une mesure de protection du marché local, la décision intervient dans un contexte de perturbations climatiques, de tension sur les captures et de forte dépendance de la filière à l'export. Pour la profession, il ne s'agit ni d'une pénurie structurelle ni d'un simple signal politique, mais d'un ajustement délicat qui interroge les équilibres économiques de toute la chaîne. Premier producteur et exportateur mondial de produits à base de sardines, le Maroc se retrouve aujourd'hui contraint de fermer temporairement le robinet des exportations de sardines congelées. Une décision qui surprend au regard des volumes historiques du secteur. En 2023, la production halieutique nationale avoisinait 1,4 million de tonnes, les petits pélagiques représentant l'essentiel des captures. Le Royaume reste par ailleurs le premier exportateur mondial de conserves de sardines avec près de 150.000 tonnes écoulées chaque année sur les marchés internationaux. Pourtant, sur le terrain, la situation est plus contrastée. «Ce n'est pas une mesure prise au hasard, ni uniquement liée à l'export», explique Mahdi Naitlho, vice-président de la Fédération des pêches maritimes. Selon lui, l'objectif est d'abord d'optimiser l'exploitation d'une ressource devenue plus instable. Il estime que la mesure a surtout été prise pour encourager une meilleure valorisation des sardines capturées sur le marché local, à l'image des dispositions adoptées pour l'huile d'olive. Le climat comme facteur déclencheur Derrière la décision, la profession pointe un élément central souvent absent du débat public : le changement climatique. «Cette année, surtout au début, la capture de la sardine n'a pas été très abondante. Il y a eu une nette réduction des volumes, principalement due à la hausse des températures», explique Naitlho. La sardine, espèce sensible, obéit à des conditions très précises. Elle a besoin d'une température de l'eau qui ne dépasse pas 18 degrés et d'un environnement riche en phytoplancton. Or, ces deux dernières années, certaines zones ont enregistré des températures marines atteignant 24 degrés, notamment au large du sud atlantique. «Cela a favorisé l'arrivée d'espèces tropicales prédatrices, qui se nourrissent de petits poissons, dont la sardine. Forcément, cela a perturbé l'écosystème», poursuit-il. Résultat, les bancs se sont déplacés vers des zones plus profondes, voire hors des eaux marocaines. Ce phénomène explique en partie l'essor spectaculaire des captures en Mauritanie. «Il y a eu une très forte hausse de la pêche de sardines là-bas. Plusieurs conserveries marocaines ont dû importer, avec plus de vingt camions par jour traversant la frontière pour alimenter les usines», précise notre interlocuteur. Une réponse ponctuelle Pour la Fédération, l'interdiction d'exportation ne marque pas un virage stratégique durable, mais une mesure d'ajustement. «Je pense que c'est principalement une décision dynamique, prise au vu des besoins du marché local et des opérateurs nationaux. On établit une priorité nationale», affirme Naitlho. Autrement dit, il s'agit d'une réponse conjoncturelle à une situation de tension, appelée à évoluer en fonction des captures et des signaux du marché. Cette nuance est essentielle dans un pays où les sardines congelées représentent des volumes importants à l'export. En 2022, le Maroc avait expédié environ 205.000 tonnes de sardines congelées vers des destinations comme l'Afrique du Sud, le Brésil, l'Espagne, la Turquie ou encore la Malaisie. Un flux désormais interrompu, au moins temporairement. Des impacts différenciés selon les métiers Si la mesure fait craindre un choc économique, son impact ne sera pas uniforme. «La sardine congelée reste le parent pauvre des poissons pélagiques à l'export», rappelle le vice-président de la FPM. «Elle se vend à un prix inférieur au maquereau ou au chinchard, alors que c'est le meilleur poisson pour la conserverie». La transformation change en effet complètement l'équation économique. «Une conserverie peut valoriser la sardine à plus de 300%, alors qu'en congelé elle reste faiblement rémunérée», explique-t-il. À l'inverse, les opérateurs spécialisés dans le congelé disposent d'alternatives. «Il existe une forte demande internationale pour le maquereau et le chinchard. Les usines peuvent s'adapter et continuer à fonctionner». Les véritables acteurs dépendant de la sardine restent les conserveurs. «Plus de 90% de la production de la conserverie marocaine repose sur la sardine. Les autres espèces représentent des volumes marginaux», insiste Naitlho. Une flambée des prix en amont Contrairement à certaines idées reçues, les opérateurs ne vendent pas à perte. «Les prix de la sardine fraîche ont fortement augmenté. On est passé de 3 ou 4 dirhams le kilo à parfois 9 dirhams», précise-t-il. Même la sardine congelée destinée au marché local permet aujourd'hui de dégager des revenus acceptables. À l'export, en revanche, les prix restent plafonnés. «Dans le meilleur des cas, la sardine congelée se vend autour de 1.000 euros la tonne. Pour certaines expéditions de moindre qualité, souvent destinées à l'alimentation animale à l'étranger, on descend à 8,5 dirhams le kilo». «Ce sont des sardines de troisième ou quatrième qualité, très peu valorisées. Il vaut parfois mieux les laisser grossir que de les capturer pour si peu». Le prix pour le consommateur va-t-il baisser ? C'est la question centrale. Pour Naitlho, la logique économique plaide pour une détente progressive. «Cette décision va impacter les volumes disponibles pour les conserveurs, ce qui devrait se répercuter sur le marché», explique-t-il. «Au vu des signaux actuels et des perspectives de captures pour l'année prochaine, je pense que le poisson sera disponible et que les prix redeviendront plus normaux». Un mal pour un bien ? Mais au-delà du court terme, le responsable appelle à un changement de regard. «La sardine marocaine est l'une des meilleures au monde, en termes d'oméga-3, de protéines et de qualité nutritionnelle. Il faut commencer à la traiter comme un produit de valeur, pas comme un sous-produit». Selon lui, le défi est autant culturel qu'économique. «Dans d'autres pays, on valorise des produits de moindre qualité, souvent issus de l'élevage. Chez nous, tout est naturel, et pourtant sous-estimé». Pour la Fédération, l'interdiction pourrait finalement servir de catalyseur. «C'est peut-être un mal pour un bien, afin d'amorcer un changement de mentalité, aussi bien chez les consommateurs que chez les exportateurs», conclut Naitlho. S'agissant d'une filière qui pèse près de 3% du PIB et fait vivre des centaines de milliers de personnes, la sardine n'est plus seulement un poisson populaire. Elle devient un marqueur de souveraineté alimentaire et de résilience économique. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO