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Phosphore et transition énergétique : vers une nouvelle ère industrielle pour le Maroc
Publié dans Les ECO le 26 - 01 - 2026

Alors que la transition énergétique mondiale intensifie la course à l'innovation dans le stockage d'énergie, le phosphore s'impose comme une alternative stratégique aux matériaux traditionnels. Un rapport du Global Phosphorus Institute, en partenariat avec l'UM6P, explore le potentiel des batteries à base de phosphore, alliant haute densité énergétique, sécurité accrue et opportunités industrielles. Pour le Maroc, premier détenteur mondial de réserves de phosphate, cette technologie ouvre la voie à une intégration dans la chaîne de valeur énergétique mondiale.
Dans un contexte mondial dominé par la transition énergétique, le stockage d'énergie devient un enjeu technologique et stratégique de premier plan. Si les batteries lithium-ion ont jusqu'ici monopolisé le marché, leurs limites en termes de coûts, de disponibilité des matières premières, de sécurité et d'impact environnemental poussent la recherche vers des alternatives.
Parmi elles, les batteries à base de phosphore suscitent un intérêt croissant. Un rapport récent, publié par le Global Phosphorus Institute (GPI), en partenariat avec le laboratoire LIMSET de l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), fait le point sur cette piste technologique prometteuse.
Un potentiel électrochimique à fort rendement
Le phosphore, et plus particulièrement le phosphore noir (black phosphorus), présente des propriétés électrochimiques idéales pour les applications de stockage, tenant compte d'une capacité théorique élevée, d'une bonne conductivité électronique et d'une interaction favorable avec plusieurs ions métalliques (Li+, Na+, K+).
Ces caractéristiques permettent de développer des anodes hautes performances dans les batteries sodium-ion ou potassium-ion, deux technologies considérées comme des alternatives durables au lithium.
Le rapport, intitulé «Batteries à base de phosphore : état actuel, opportunités, défis et perspectives d'avenir», rappelle que la capacité théorique du phosphore (2. 596 mAh/g) dépasse largement celle du graphite (372 mAh/g), ce qui en fait un candidat privilégié pour des systèmes à haute densité énergétique.
Par ailleurs, la structure en couches du phosphore noir facilite la diffusion des ions, tout en réduisant les contraintes mécaniques lors des cycles de charge/décharge.
Avancées scientifiques récentes
Les chercheurs du LIMSET ont conduit plusieurs expérimentations visant à surmonter les limites structurelles du phosphore, notamment son expansion volumique atteignant jusqu'à 300% lors de la cyclabilité. Pour stabiliser les performances des électrodes, plusieurs approches sont évoquées, dont la nanostructuration du matériau actif, l'incorporation de polymères conducteurs ou encore l'élaboration de composites phosphore-carbone.
Ces recherches ont permis d'atteindre une capacité réversible de 1.200 mAh/g après 100 cycles dans des cellules sodium-ion de type coin cell, ce qui témoigne d'une stabilité prometteuse en phase pré-industrielle. Des travaux en cours visent également à optimiser l'interface électrolyte/électrode.
Le rapport mentionne l'utilisation de liquides ioniques et d'électrolytes solides, offrant une meilleure compatibilité chimique avec le phosphore, tout en réduisant les risques thermiques ou de court-circuit. Ces innovations renforcent la sécurité globale du système, en accord avec les impératifs de stockage stationnaire ou de mobilité.
Enjeux de scalabilité et de production
Le passage à l'échelle industrielle reste un défi majeur. Les méthodes actuelles de synthèse du phosphore noir, comme la méthode de Bridgman ou la synthèse par exfoliation mécanique, présentent un rendement limité et un coût élevé.
Le rapport explore des alternatives, comme la synthèse solvothermale à basse température, compatible avec une production en continu. Une étude comparative de coûts indique que la production de phosphore noir pourrait atteindre une compétitivité relative si les procédés hydrométallurgiques sont optimisés. Une autre barrière concerne l'adaptation des lignes de production existantes.
Les matériaux à base de phosphore nécessitent un environnement de traitement sous atmosphère inerte, des équipements de broyage spéciaux et des dispositifs de contrôle qualité de haute précision. Des pilotes industriels sont en cours de conception à l'UM6P pour tester la faisabilité de ces adaptations.
Une opportunité stratégique pour le Maroc
Le Maroc, qui détient environ 70% des réserves mondiales de phosphate, dispose d'un levier stratégique inégalé. Selon le rapport, près de 40% de la production actuelle de phosphates est exportée sous forme brute, sans transformation avancée.
Le développement d'une filière batteries phosphorées offrirait une opportunité unique de remonter la chaîne de valeur, en transformant le phosphate en composés de haute technologie.
L'UM6P et le GPI recommandent l'élaboration d'une stratégie industrielle intégrée incluant l'extraction, la purification, la transformation en composés électrochimiques, et la fabrication de cellules complètes. Une telle approche permettrait de créer une chaîne de valeur locale autour de la batterie, tout en renforçant la souveraineté énergétique du pays. L'impact potentiel sur l'emploi est également souligné.
Selon le document, jusqu'à 5.000 postes directs et indirects pourraient être générés dans les cinq premières années de développement industriel. Cela inclurait des profils d'ingénieurs, de techniciens, de chercheurs, mais aussi de personnel dans la logistique, la maintenance, et la gestion industrielle.
Gouvernance, normalisation et compétitivité globale
Dans un contexte de compétition technologique mondiale, le rapport appelle à une action coordonnée entre secteurs public et privé. Il met en garde contre le risque de voir émerger une dépendance technologique vis-à-vis de consortiums étrangers, comme cela fut le cas dans le lithium. Il est crucial, selon les auteurs, de positionner le Maroc comme co-détenteur des brevets, standards de fabrication et protocoles de test liés aux batteries phosphorées. L'enjeu de la normalisation est abordé en détail.
Le rapport préconise la création d'un référentiel marocain pour les matériaux actifs à base de phosphore, en alignement avec les standards de l'IEC et de l'ISO. Ce cadre permettrait de certifier localement les matériaux, d'exporter sous label qualité et de faciliter l'insertion dans les chaînes de valeur globales de la mobilité électrique et du stockage résidentiel ou industriel.
En termes de compétitivité, le GPI identifie plusieurs marchés cibles (stockage stationnaire hors-réseau en Afrique, batteries pour deux-roues électriques en Asie et systèmes de backup pour les data centers). Ces marchés sont moins sensibles à la compacité que l'automobile, ce qui permettrait au phosphore de se différencier sur la base du coût, de la durabilité et de la sécurité.
Pour concrétiser ces ambitions, le rapport plaide pour l'institutionnalisation d'un «Plan Phosphore-Energie», articulé autour de cinq axes : gouvernance, R&D, industrialisation, formation et diplomatie économique. Il recommande la création d'un hub technologique national, hébergé à Benguerir ou à Jorf Lasfar, adossé à un centre de test de cellules et à une unité de préproduction.
Ce programme devrait également s'inscrire dans les priorités du Green Investment Plan marocain, et bénéficier de financements mixtes incluant les bailleurs multilatéraux (BAD, Banque mondiale), les fonds souverains et le secteur privé. Enfin, une collaboration Sud-Sud est envisagée avec des pays d'Afrique de l'Ouest et d'Asie, afin de créer un réseau d'innovation et de déploiement autour des batteries phosphorées.


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