Alors que le Maroc clôture l'année 2025 avec un déficit commercial qui s'envole à -353 milliards de dirhams, les données officielles confirment le paradoxe d'une économie en croissance mais de plus en plus dépendante de l'extérieur. Derrière ce chiffre record, il s'avère qu'en dépit des performances à l'export dans l'automobile ou l'aéronautique, le pays n'a pas encore verrouillé sa chaîne de valeur. Chaque point de croissance tire les importations de biens d'équipement et de consommation, révélant vingt ans de «croissance importée» et une industrialisation encore incomplète. À fin décembre 2025, le Maroc boucle une nouvelle année avec un déficit commercial qui s'élargit nettement. Selon l'Office des changes, les importations de biens atteignent 822,223 milliards de dirhams (MMDH) contre 761,272 milliards un an plus tôt, soit une hausse de 8%, tandis que les exportations progressent beaucoup plus lentement, à 469,075 milliards (+2,8%). Résultat : le déficit commercial se creuse de 15,8% pour s'établir à -353,148 MMDH, et le taux de couverture perd 2,9 points sur un an. Pris isolément, ce chiffre nourrit le réflexe classique d'"alerte rouge". En revanche, pris dans une perspective de long terme, il raconte surtout une histoire plus dérangeante, parce que plus structurelle. En effet, l'économie marocaine a appris à exporter davantage, à attirer des investissements, à moderniser des filières... mais elle n'a pas encore suffisamment "verrouillé" la valeur ajoutée localement pour que chaque phase de croissance se traduise par une réduction durable de la dépendance aux importations. Autrement dit, le déficit commercial n'est pas seulement un indicateur conjoncturel. Il fonctionne, depuis deux décennies, comme un révélateur du contenu productif de la croissance. Prolongement dune mécanique ancienne Si l'on remonte dans les séries disponibles, la toile de fond apparaît sans ambiguïté. Il y apparaît une balance commerciale marocaine durablement déficitaire, mais dont le niveau varie selon les chocs externes (énergie, matières premières…), les cycles d'investissement, et la capacité des secteurs exportateurs à monter en régime. Dès 2005, par exemple, l'Office des changes présentait un déficit commercial de -85,114 MMDH, avec un taux de couverture des importations par les exportations, tombé à 53,8% (contre 55,7% l'année précédente). Ce rappel montre que la question est ancienne et qu'elle n'est pas réductible aux fluctuations d'une année. Au cœur des années 2000, l'ouverture et l'intégration commerciale s'accompagnent d'une hausse rapide des importations. Le Maroc investit, modernise, consomme davantage, tirant mécaniquement vers le haut la demande en biens importés, qu'il s'agisse de biens d'équipement, d'intrants industriels ou de produits finis. Le déficit commercial s'élargit alors moins comme la "preuve" d'un affaiblissement que comme l'ombre portée d'une économie en transformation. Le fait qu'un déficit qui se creuse puisse coexister avec une économie qui accélère, est d'ailleurs un point souvent mal compris. Quand la croissance est forte, l'investissement et la consommation augmentent et les importations ont tendance à réagir plus vite que la capacité productive locale à substituer ou à exporter. Cela ne rend pas le déficit anodin, mais cela oblige à le lire correctement. Et la vraie question devient : «qu'est-ce que la croissance produit localement et à quel rythme ?» 2008, quand le déficit devient un marqueur macroéconomique Il existe, dans cette trame, des séquences qui agissent comme des tests de résistance. L'année 2008 en est une. Dans le rapport «Commerce extérieur 2014», l'Office des changes rappelle qu'après un déficit rapporté au PIB de 11% en 2003, ce ratio a atteint un niveau record de 24,7% en 2008. Ce ratio (déficit/PIB) est précieux, car il permet de dépasser les montants nominaux et de replacer l'évolution dans une lecture macroéconomique. Un déficit en valeur peut grossir parce que l'économie grandit, parce que les prix internationaux changent, ou parce que la structure productive se modifie. Le ratio, lui, indique l'ampleur du déséquilibre relatif et la pression potentielle sur les grands équilibres externes. Ce point est crucial car il permet de dire que le déficit 2025 n'est pas «juste» un grand nombre, mais une dynamique qui, historiquement, a déjà atteint des seuils où la question ne se limite plus au commerce extérieur. Elle touche la balance des paiements, la capacité de financement de l'économie, la sensibilité aux chocs de prix, et, en bout de chaîne, les choix de politique industrielle et énergétique. Les années 2010 : exportations en hausse, mais intégration locale insuffisante Passons à la décennie 2010 ! Celle-ci est souvent lue comme celle de la montée en puissance exportatrice dans l'automobile, l'aéronautique, l'électronique, les phosphates et dérivés... Durant cette période, le Maroc parvient à accroître ses ventes à l'étranger et à diversifier certains débouchés. Pourtant, la trajectoire du déficit ne se retourne pas durablement. Dans le même rapport, l'Office des changes indique qu'après 22,7% en 2013, le ratio déficit/PIB s'établit encore à 20,7% en 2014. Pourquoi donc l'effort exportateur ne suffit-il pas à colmater la brèche ? La réponse la plus robuste se résume au fait que l'exportation marocaine s'est développée, mais une partie importante de cette performance reste adossée à des intrants importés (composants, matières, équipements). Quand les exportations augmentent, les importations intermédiaires augmentent souvent aussi. Cela n'invalide pas l'industrialisation, mais signifie qu'elle n'a pas encore atteint, à grande échelle, le degré d'intégration locale permettant de transformer le dynamisme exportateur en amélioration durable du solde commercial. C'est là que réside le nœud stratégique. Le Maroc peut exporter davantage tout en important plus vite, si la chaîne de valeur locale ne capte pas une part suffisante des composants, de la sous-traitance technologique ou des matières transformées. Le déficit commercial devient alors le thermomètre d'un problème de contenu local. Quelle part de la croissance est réellement produite sur le territoire, et quelle part est achetée à l'extérieur ? 2020, la parenthèse qui confirme la règle Plus tard, la crise de 2020 a constitué un choc majeur, mais elle a aussi fourni une expérience instructive prouvant qu'une contraction des échanges peut réduire le déficit... sans rien "réparer" structurellement. Dans les Indicateurs des échanges extérieurs de décembre 2020, l'Office des changes souligne que le déficit commercial s'allège de 23,1%, et que le taux de couverture s'améliore à 62,4% (soit +4,5 points). À première vue, c'est une bonne nouvelle. Or, à y regarder de plus près, c'est un cas d'école : le déficit s'améliore quand l'économie ralentit et que les importations se contractent, mais cela ne signifie pas que la structure productive s'est transformée. C'est précisément ce que la suite a confirmé avec une reprise post-crise qui réactive rapidement la mécanique importatrice, parce que l'investissement redémarre, que la consommation repart et que la substitution locale reste partielle. 2024–2025, retour au déficit élevé L'intérêt du moment actuel est qu'il combine deux éléments. D'une part, un déficit qui s'élargit et une économie qui cherche simultanément à accélérer l'investissement et l'industrialisation. Dans son rapport annuel "Commerce extérieur 2024", l'Office des changes chiffre le déficit commercial de 2024 à -304,9 MMDH (contre -285,5 milliards en 2023) et indique que sa part dans le PIB passe de 19,5% à 19,9%. Ce ratio prend une autre dimension quand on le met en regard des comptes nationaux. Le Haut-commissariat au plan (HCP) situe, en effet, le PIB aux prix courants à 1.596,8 milliards en 2024. En clair, avant même l'aggravation de 2025, le déficit commercial représente déjà un poids macroéconomique considérable. Puis arrive 2025, avec l'accélération que l'on sait. En chiffres, cela donne -353,148 MMDH (des importations à 822,223 milliards et des exportations à 469,075 milliards), avec un taux de couverture qui se dégrade encore. Conclure que les politiques n'ont pas «marché» serait aller trop vite en besogne. La lecture la plus rigoureuse permettrait, a contrario, de constater qu'elles ont permis de créer des filières exportatrices et d'élever le niveau industriel. Cependant, elles n'ont pas encore produit, à l'échelle suffisante, le basculement qui fait qu'une croissance plus forte se traduit automatiquement par davantage de production locale en amont et en aval. Déficit "mauvais" ou déficit "révélateur" ? «Il faut distinguer deux choses. Un déficit commercial, en soi, n'est pas forcément une anomalie. Beaucoup d'économies émergentes importent des équipements et des intrants pour grandir. Le déficit devient problématique quand il persiste, quand il s'aggrave dans la durée et quand il reflète une dépendance structurelle à des biens que le pays pourrait progressivement produire ou substituer», commente un expert en commerce international. C'est exactement ce que suggère la comparaison des séquences. En effet, le déficit marocain s'élargit lors des phases d'expansion, se réduit lors des phases de ralentissement, puis repart. Ce mouvement en accordéon révèle une croissance dont le moteur reste partiellement externe. Quand l'économie accélère, elle tire sur l'importation et quand elle ralentit, elle respire. Mais le tissu productif n'a pas encore atteint le point où l'accélération crée spontanément, en proportion, assez d'offre domestique pour contenir l'appel aux importations. Les questions qui s'imposent Quelles questions faut-il dès lors se poser et quelles moralités retenir ? Déjà, le Maroc n'a pas besoin de slogans sur «exporter plus», puisqu'il exporte déjà plus qu'il y a vingt ans. La question toutefois serait plutôt celle de l'architecture des chaînes de valeur. Tant que les filières exportatrices reposent fortement sur des composants importés, le pays restera exposé à l'effet pervers selon lequel chaque hausse de cadence exportatrice peut entraîner une hausse parallèle des importations intermédiaires. Le déficit 2025, lu dans la série longue, impose donc un agenda de priorités clés. Il s'agit d'augmenter efficacement l'intégration locale dans les filières existantes, de faire émerger une industrie de composants et d'intrants, d'orienter les incitations publiques vers la production locale de ce qui pèse le plus dans la facture d'importation et, enfin, de consolider les gains non seulement en volume exporté, mais en valeur ajoutée domestique. Ce débat est d'autant plus actuel qu'il ne concerne pas seulement le commerce, mais la résilience de manière globale. Plus le déficit est élevé, plus l'économie est sensible à un choc de prix (énergie, matières), à une tension logistique, ou à une fragmentation du commerce mondial. À l'inverse, plus l'intégration locale est forte, plus la croissance devient «auto-entretenue» et moins chaque point de croissance se traduit par un appel d'air importateur. Conclusion globale : le déficit commercial marocain n'est pas un phénomène à commenter une fois par an, mais une tendance à traiter comme une question de stratégie économique. Les données de l'Office des changes offrent un fil rouge clair : en 2005 déjà, le taux de couverture était fragile et le déficit se creusait. En 2008, le ratio déficit/PIB a atteint des sommets historiques. En 2014, malgré la montée en puissance exportatrice, il restait élevé. En 2020, la baisse du déficit a été surtout le produit d'un choc de demande. En 2024, il pesait près d'un cinquième du PIB. En 2025, il s'élargit encore parce que l'importation croît plus vite que l'export.