Sous l'effet des tensions persistantes sur la main-d'œuvre, la gestion des ressources humaines s'impose progressivement comme une variable structurante du modèle agricole. Recrutement, stabilisation de l'emploi et criticité territoriale redéfinissent désormais les équilibres organisationnels et les logiques d'investissement. Longtemps perçue comme une fonction d'appoint dans l'agriculture, la gestion des ressources humaines s'impose désormais comme une variable stratégique centrale. Derrière les tensions persistantes sur la main-d'œuvre, c'est tout un modèle organisationnel qui se trouve questionné. Les diagnostics de Sadiq Idrissi, consultant auprès de la Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (COMADER), exigent une refonte radicale des pratiques RH, structurée autour de quatre leviers opérationnels. Premièrement, le sourcing et le recrutement doivent dépasser les circuits traditionnels (familial, réseaux de proximité), désormais inadaptés aux pics saisonniers et à la criticité des bassins. Les entreprises gagneraient à systématiser le recours aux intermédiaires spécialisés : les intermédiaires transporteurs et surtout les coopératives de services qui contractualisent pour l'employeur, offrant une gestion structurée de la main-d'œuvre, notamment dans les zones à haute criticité comme le Loukkos ou le Souss-Massa. Stabiliser la main-d'œuvre pour corriger le sous-emploi Deuxièmement, la stabilisation de la main-d'œuvre devient impérative pour contrer le sous-emploi structurel. Ce qui implique une diversification des activités – pluri-cultures, transformation à la ferme ou services annexes – pour étaler les périodes d'emploi. Idrissi souligne que l'amélioration des conditions de vie territoriales, notamment l'accès aux services de base, infrastructures, logements et la connectivité numérique, est un levier décisif de fidélisation pour le profil «engagé», obligeant les entreprises à s'impliquer dans l'aménagement du territoire. Ainsi, la formation professionnelle ciblée, renforçant les compétences face aux normes techniques et d'export, pourrait constituer un investissement plus durable que la chasse permanente aux travailleurs «volatils». Troisièmement, l'adaptation stratégique par profil exige une segmentation fine : pour les «engagés», prioriser la stabilité relative via des conditions de travail améliorées (logement, transport) et la reconnaissance de l'expérience ; pour les «volatils», fluidifier l'embauche par des contrats courts et des processus rapides, tout en acceptant leur rotation via les intermédiaires spécialisés. Enfin, l'intégration de la criticité dans la stratégie d'entreprise devient un pivot décisionnel : cette analyse croisée (technicité + disponibilité locale + risque social) devrait orienter les choix d'investissement vers des filières à criticité maîtrisable, moduler les politiques salariales selon les tensions locales, et anticiper les risques sociaux par un dialogue constructif. Ainsi, chaque décision RH – du recrutement à la diversification culturale – pourrait désormais se nourrir d'une évaluation territorialisée des vulnérabilités et des compétences. Au-delà de l'Entreprise La transformation du management RH agricole, bien qu'impulsée par les entreprises, exige une mobilisation systémique des pouvoirs publics et des territoires, comme le souligne Sadiq Idrissi. L'efficacité des stratégies RH reste tributaire d'un environnement institutionnel et territorial favorable. Les pouvoirs publics gagneraient à prioriser au moins trois chantiers critiques : sécuriser «l'accès aux ressources productives» via la Melkisation (formalisation foncière) et l'aménagement hydro-agricole pour pallier la pénurie d'eau ; et investir massivement dans «les conditions de vie au milieu de travail», notamment les infrastructures de base, le logement rural et la connectivité numérique. Leur politique d'incitation et d'accès au financement doit cibler exclusivement les projets réduisant la criticité de la main-d'œuvre (par exemple la formation aux normes d'export) ou augmentant la stabilité de l'emploi (par exemple, la diversification économique rurale). En parallèle, les territoires jouent un rôle pivot : leur dynamique économique locale détermine l'attractivité des territoires pour les travailleurs. Idrissi rappelle que «dès qu'il y a une dynamique locale, les gens abandonnent le secteur agricole», soulignant le risque de fuite de main-d'œuvre vers d'autres secteurs. Cependant, une stratégie territoriale intégrée pourrait transformer cette concurrence en complémentarité – par exemple en développant des écosystèmes agro-industriels (logistique, transformation) qui étalent l'emploi sur l'année et retiennent les profils «volatils». Ainsi, comme l'on peut le constater, la réussite du management des RH agricole repose sur une cohérence d'action : aux entreprises de professionnaliser leurs pratiques, aux pouvoirs publics de créer un cadre incitatif, et aux territoires d'orchestrer les synergies économiques locales. De la prise de conscience à la transformation RH Le décryptage de Sadiq Idrissi est un électrochoc. Il ne révèle pas seulement les causes du paradoxe emploi/manque ; il fournit le cadre analytique – sous-emploi structurel, concentration, saisonnalité, criticité, profiling – indispensable pour repenser radicalement le management RH agricole. Pour les entreprises, l'ère de l'improvisation et du recrutement informel est révolue. La professionnalisation du sourcing (via les coopératives de services notamment), la lutte contre la précarité par la diversification et l'amélioration des conditions de vie, l'adaptation fine aux profils de salariés et l'intégration stratégique de la notion de criticité sont désormais les piliers d'une gestion RH résiliente et attractive. Cette transformation, bien que menée par les entreprises, ne pourra aboutir sans un engagement fort des pouvoirs publics sur le cadre réglementaire et l'aménagement des territoires ruraux. L'avenir de l'emploi agricole marocain se joue dans cette capacité collective à transformer les diagnostics concrets en actions coordonnées. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO