La logistique s'impose comme l'un des principaux déterminants de la compétitivité économique. Longtemps perçue comme une fonction d'appui, elle se révèle aujourd'hui en tant que levier structurant, au croisement du commerce extérieur, de l'organisation des territoires et de la performance des entreprises. Au Maroc, cette mutation s'inscrit dans une trajectoire de long terme, marquée par des investissements massifs dans les infrastructures, la montée en puissance des grands ports et l'émergence d'une vision plus intégrée des flux de marchandises. À la tête de l'Agence marocaine de développement de la logistique, Ghassane El Machrafi propose, dans ce premier volet du grand entretien de «L'Invité des ECO», une lecture structurée des transformations qui traversent la logistique nationale. Vous avez évoqué les enjeux du commerce extérieur. Comment analysez-vous aujourd'hui les performances logistiques aux frontières portuaires ? Les performances logistiques au niveau des frontières portuaires sont globalement très solides. Il faut rappeler que les ports concentrent l'essentiel des flux du commerce extérieur marocain. À ce niveau, les indicateurs de performance sont plutôt satisfaisants. Partant de ce constat, notre réflexion stratégique a consisté à identifier les segments où les marges de progression demeurent les plus importantes, afin d'y concentrer nos efforts et d'en maximiser l'impact. Les nouveaux complexes portuaires, notamment Tanger Med, Nador West Med ou Dakhla Atlantique, s'inscrivent dans une logique d'expansion capacitaire. Ces infrastructures bénéficient de vastes superficies dans leurs hinterlands, offrant des opportunités significatives pour le développement de zones industrielles, d'actifs logistiques et de capacités de production orientées vers l'export. La situation diffère sensiblement pour les ports historiques, en particulier Casablanca et Agadir. Dans ces configurations, l'urbanisation s'est progressivement développée autour des infrastructures portuaires, limitant les disponibilités foncières immédiates. Cette contrainte impose des réponses adaptées. Nous travaillons ainsi sur des projets structurants déportés, connectés aux ports, visant à développer des ports secs, des zones industrielles à vocation export, ainsi que de l'immobilier logistique. Cette approche permet non seulement d'optimiser la gestion des flux à l'import, mais également d'améliorer l'organisation de la distribution nationale. La plateforme logistique industrielle intégrée de Zenata illustre concrètement cette stratégie. Connectée à la porte 6 du port de Casablanca via une voie poids lourds dédiée, elle matérialise cette logique d'extension fonctionnelle des capacités portuaires. Ces projets sont menés dans une dynamique de convergence avec plusieurs partenaires institutionnels, dans une logique de cohérence systémique du dispositif logistique national. Justement, la logistique ne se limite pas aux enjeux de l'export... Effectivement. La logistique ne peut être appréhendée uniquement à travers le prisme du commerce extérieur. Elle constitue également un maillon central de l'organisation économique interne. Le Maroc compte près de 40 millions d'habitants. Casablanca en regroupe environ quatre millions en intramuros et près de sept millions à l'échelle régionale. Ces dynamiques démographiques traduisent une réalité simple mais structurante. Il s'agit avant tout de citoyens consommateurs, dont les besoins impliquent une circulation fluide et efficiente des marchandises. L'enjeu est donc clair. Il consiste à organiser la distribution nationale de manière optimale, afin de limiter les frictions logistiques, réduire les coûts et améliorer la fluidité des flux. Dans cette perspective, nous déployons un programme spécifiquement orienté vers la distribution intérieure. Celui-ci repose sur le développement de zones logistiques de massification et de mutualisation, implantées en périphérie des grandes agglomérations, mais également des villes de toutes tailles. Cette approche s'accompagne d'une adaptation fine aux spécificités territoriales et économiques propres à chaque région. À horizon 2028, ce programme représente un potentiel global de 750 hectares. Casablanca en constitue naturellement un axe prioritaire. Trois zones logistiques y sont programmées, au nord, au sud et au sud-ouest. Cette logique vise à structurer les flux à l'échelle métropolitaine. Il s'agit, en quelque sorte, de border la métropole avec des infrastructures capables de concentrer les flux, d'optimiser les circuits de distribution et de permettre une articulation plus rationnelle entre transport interurbain et logistique urbaine, notamment à travers l'utilisation de formats de véhicules adaptés. Au-delà de la seule dimension infrastructurelle, cette organisation contribue directement à l'amélioration globale de l'efficacité logistique nationale.