Pour l'heure, le transport routier marocain absorbe encore sans heurt majeur la poussée des cours pétroliers provoquée par la guerre en Iran. Mais ce répit pourrait être de courte durée. Comme les fluctuations du marché international se répercutent par quinzaine sur les prix à la pompe, les professionnels redoutent une hausse plus sensible dans la seconde moitié de mars. Une perspective qui remet au premier plan le débat, jamais tranché, sur l'indexation des tarifs du transport au coût du carburant. Au Maroc, les premiers effets de l'embrasement au Moyen-Orient ne se lisent pas encore dans une rupture nette de l'approvisionnement ni dans une désorganisation des flux. Ils apparaissent dans un enchaînement plus diffus, mais redouté. La guerre en Iran a replacé le détroit d'Ormuz au centre des inquiétudes mondiales. Par ce passage stratégique transite environ 20% du pétrole consommé dans le monde. Son blocage majoritaire depuis le 2 mars a suffi à déclencher une nouvelle onde de choc sur les marchés énergétiques. Les cours du Brent ont brutalement grimpé, jusqu'à frôler 119,5 dollars le baril durant les premiers jours de l'attaque, avant de refluer autour de 100 dollars. Cette volatilité extrême en dit long sur la fébrilité des marchés. Bien avant qu'une pénurie physique ne se matérialise, la seule perspective d'un resserrement de l'offre suffit à renchérir le brut, puis les carburants, avec des répercussions quasi immédiates sur l'ensemble de la chaîne logistique. Pour les professionnels marocains du transport routier, le secteur tient bon, mais une menace se profile avec force. Une stabilité redoutée À la pompe, les prix ont déjà enregistré une première hausse d'une dizaine de centimes au premier jour du mois de mars. Pour l'heure, cette augmentation reste absorbable. Le secteur n'a pas encore basculé dans une phase de rupture. Amer Zghinou, président de l'Association marocaine du transport routier intercontinental (AMTRI), se veut rassurant à ce stade. Selon lui, le statu quo prévaut encore dans le transport de marchandises, «il n'y a pas de perturbations majeures, et la légère augmentation constatée sur la première quinzaine du mois est supportée par les transporteurs sans répercussion immédiate sur les tarifs». Mais cette apparente stabilité a tout d'un sursis. Car le modèle économique du transport routier demeure extrêmement exposé aux fluctuations du gasoil surtout dans un secteur où le carburant représente plus de 25% des coûts de revient. À ce niveau, une poussée durable des prix ne peut être résorbée indéfiniment. Ce qui n'est aujourd'hui qu'un ajustement encore contenu peut, à la faveur de nouvelles hausses, devenir un choc de coûts aux conséquences plus visibles. L'équation financière se dégradera rapidement et les délais de livraison pourraient, selon les professionnels, commencer à s'allonger. Le mécanisme de formation des prix du carburant contribue d'ailleurs à ce répit temporaire entre le choc international et sa traduction locale. La répercussion sur le Maroc s'effectue selon un rythme par quinzaine. Les professionnels sont conscients que si les prix des carburants continuent leur ascension, ils seront contraints de revoir leurs grilles. Rachid Tahri, président de l'association des freight forwarders et secrétaire général de la Fédération du transport et de la logistique, corrobore cette position. Si pour l'instant, l'impact reste léger, il deviendra indéniablement plus important dès la prochaine quinzaine. Dans ce contexte, l'idée d'un retour de la subvention publique refait surface. Beaucoup d'acteurs y voient un filet de sécurité si la hausse du carburant s'installe. Le précédent dispositif, mis en place pour amortir les flambées antérieures, avait permis de soutenir les opérateurs – avec une subvention qui avait atteint 38% du coût de revient – et, indirectement, de préserver le pouvoir d'achat. Mais dans les rangs du secteur, on estime que ce mécanisme devrait être revu. Les critiques portent à la fois sur son ciblage, jugé insuffisamment différencié, et sur ses modalités fiscales. Un transporteur local, rappellent plusieurs professionnels, ne parcourt pas les mêmes distances qu'un transporteur international. Or, la subvention ne couvrait pas suffisamment les milliers de kilomètres effectués par ces derniers. Elle était en outre imposable et versée toutes taxes comprises, alors même que la TVA est déductible. En clair, l'architecture ne correspondait pas pleinement à la réalité des coûts. Un débat sans issue La menace ravive un vieux débat, celui de l'instauration d'un coût de référence du carburant où l'indexation. Sur ce point, le consensus dans la profession est unanime. Pour la fédération professionnelle, l'indexation des tarifs du transport sur le prix du carburant n'est plus un simple souhait, mais une nécessité. Elle est présentée comme l'outil capable de donner de la lisibilité au marché, d'assurer davantage de transparence entre chargeurs et transporteurs, et de limiter les comportements spéculatifs ou déloyaux. Rachid Tahri y voit un élément régulateur central, déjà éprouvé dans plusieurs pays européens. En fait, le principe est simple, lorsque le prix des intrants monte ou baisse, cette variation est intégrée, selon une formule connue à l'avance. Le marché gagne alors en prévisibilité, les acteurs partagent mieux le risque, et le dumping devient plus difficile. L'argument avancé par les professionnels est également d'ordre macroéconomique. En l'absence d'indexation, chaque flambée du gasoil se traduit par des négociations improvisées, des tensions commerciales, des pertes sèches pour certains opérateurs et, in fine, une inflation diffuse sur les marchandises transportées. À l'inverse, une indexation bien conçue permettrait, selon eux, d'instaurer une économie plus saine, dans laquelle l'ajustement des prix se ferait selon des règles connues plutôt qu'au gré des rapports de force. Elle offrirait également un garde-fou en fixant le pourcentage de variation admissible, évitant ainsi les emballements opportunistes. Le fait est que le projet de loi relatif à l'indexation du prix du transport au carburant a déjà été transmis au département de tutelle puis inséré dans le circuit législatif. Selon les représentants du secteur, il se trouve au niveau du Secrétariat général du gouvernement depuis 2023. Depuis, le dossier semble s'être enlisé. À chaque remaniement ministériel, la fédération remet le sujet sur la table. À chaque crise énergétique, son urgence réapparaît avec plus de force. Un autre élément mérite néanmoins d'être souligné : la crainte semble moins forte auprès de certains exportateurs. La raison tient au fait qu'ils recourent souvent à des transporteurs étrangers, déjà habitués à fonctionner dans des régimes indexés. Autrement dit, là où l'indexation existe, le choc est mieux absorbé, car ses modalités de répercussion sont contractuellement prévues. In fine, pour le transport routier, l'enjeu dépasse donc la seule hausse du carburant observée en mars. Il touche à la capacité du secteur à se doter d'outils de régulation suffisamment robustes pour encaisser des crises devenues plus fréquentes et plus imbriquées. La guerre en Iran, le blocage du détroit d'Ormuz, l'évitement de la mer Rouge et l'explosion des primes de risque ne sont pas des événements isolés. Ils composent un nouvel environnement logistique mondial, plus instable, plus coûteux et plus imprévisible. Pour l'instant, le Maroc n'est pas encore confronté à un désordre massif du transport routier. Mais les signaux d'alerte sont apparents. Si les tensions géopolitiques persistent, la seconde quinzaine de mars pourrait marquer un tournant. Les professionnels, eux, s'y préparent déjà. Rachid Tahri Président de l'association des Freight forwarders «Si pour l'instant, l'impact reste léger, il deviendra indéniablement plus important dès la prochaine quinzaine. Le choc aurait été moins fort si le mécanisme d'indexation des prix du carburant avait été instauré. Une indexation bien conçue permettrait d'instaurer une économie plus saine.» Amer Zghinou Président de l'Association marocaine des transports routiers intercontinentaux du Maroc «Le statu quo prévaut encore dans le transport de marchandises. Il n'y a pas de perturbations majeures, et la légère augmentation constatée sur la première quinzaine du mois est supportée par les transporteurs, sans répercussion immédiate sur les tarifs. Mais cette apparente stabilité a tout d'un sursis.» Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO