Elles représentent la moitié de la population, mais seulement 10 % des directions d'entreprises et 19 % de la population active. À l'occasion de la Journée internationale des femmes, le Haut-Commissariat au Plan a publié une note qui devrait interpeller tous les dirigeants. Derrière les chiffres, c'est un constat implacable : le Maroc a fait sa révolution juridique, mais la révolution managériale, elle, reste à accomplir. Pour les entreprises, l'addition commence à être salée. Entre talents gaspillés, viviers qui se vident et compétitivité en berne, l'inclusion n'est plus une option morale. C'est un levier de performance que trop de managers continuent d'ignorer. Que diriez-vous d'un patron qui, chaque année, laisserait volontairement 35 % de ses matières premières se perdre sans les utiliser ? Ou d'un directeur financier qui accepterait que près de la moitié de son capital humain reste dormante, sans jamais être mobilisée ? C'est pourtant, chiffres à l'appui, ce que révèle la dernière note du Haut-Commissariat au Plan publiée à l'occasion de la Journée internationale des femmes, célébrée ce mois. Oui, elles sont 18,3 millions, soit la moitié exacte de la population marocaine, mais elles ne représentent que 10 % des directions d'entreprises et 19 % de la population active. Plus inquiétant encore : plus d'une jeune femme sur trois âgée de 15 à 24 ans est sans emploi, sans étude et sans formation. Un gâchis humain, mais aussi un désastre économique dont les entreprises marocaines commencent tout juste à mesurer l'ampleur. Car derrière les chiffres froids du HCP, le constat implacable qui se dessine est que le Maroc a fait sa révolution juridique en matière de droits des femmes. La Constitution de 2011, le Code de la famille, les lois sur la nationalité, sur la violence, sur les terres collectives ont posé des fondations solides. Or, la révolution managériale, celle qui transforme les droits en pratiques, les principes en réalités, reste encore largement à accomplir. Pour nos dirigeants, l'addition commence à être salée. Entre talents gaspillés, viviers qui se vident et compétitivité en berne, l'inclusion des femmes n'est plus une option morale ou un effet d'annonce pour rapport RSE. C'est un levier de performance stratégique que trop de managers continuent d'ignorer. Et les chiffres du HCP le prouvent. Le paradoxe de l'école marocaine Les petites filles d'aujourd'hui vont à l'école. Le taux de scolarisation des filles de 6 à 16 ans atteint 96,4 %. En milieu rural, il est de 93 %. Mieux encore, pour les 4-5 ans, le taux est de 71,1 %, avec une performance rurale (76,4 %) supérieure à l'urbaine. Les efforts de l'Education nationale portent leurs fruits. La relève est formée, compétente, prête. Mais regardons du côté des adultes. Près de la moitié des femmes marocaines (48,2 %) n'ont aucun niveau scolaire. En milieu rural, 70,6 % des femmes n'ont jamais été scolarisées. Seulement 11 % des femmes de 25 ans et plus ont un niveau d'études supérieur, avec un fossé abyssal entre villes (15,4 %) et campagnes (2,5 %). La durée moyenne de scolarisation des femmes adultes est de 5,2 ans, mais chute à 2,1 ans en milieu rural. Ce décalage générationnel crée une situation paradoxale avec des viviers de jeunes diplômées qui arrivent sur le marché, et des entreprises qui ne sont pas prêtes à les accueillir et des générations plus âgées privées de toute qualification. Le résultat ? Un taux d'activité des femmes qui plafonne à 19 %, très loin des 45 % visés par le Nouveau Modèle de Développement à l'horizon 2035. Pis encore, il baisse, alors qu'il devrait monter. Pour un directeur des ressources humaines, ce chiffre est un signal d'alarme. Sur cent femmes en âge de travailler, seulement dix-neuf sont effectivement actives. Les autres ? Elles sont au foyer, au noir, ou ont renoncé. C'est un réservoir de talents à sec, une ressource que l'économie marocaine ne peut plus se permettre de négliger. Le vivier se forme, mais il fuit Le phénomène des NEET, ces jeunes qui ne sont ni emploi, ni étude, ni formation, est le symptôme le plus alarmant de ce gâchis. Il touche 35,1 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans. Plus d'une jeune femme sur trois est hors de tout circuit d'activité ou de formation. Traduisons ce chiffre en termes managériaux. Imaginons une entreprise qui recrute chaque année cent jeunes diplômées. Trois ans plus tard, trente-cinq d'entre elles ont quitté le marché du travail. Elles ne sont pas parties chez un concurrent. Elles ne sont pas revenues en formation. Elles ont simplement disparu des radars de l'emploi. Pourquoi ? Manque de perspectives, conditions de travail inadaptées, discriminations à l'embauche, difficultés de conciliation entre vie professionnelle et familiale, harcèlement parfois. Autant de leviers sur lesquels les entreprises peuvent agir, mais qu'elles négligent trop souvent. Le coût pour l'économie nationale est colossal. Ce sont, en effet, des charges sociales non perçues, des talents non mobilisés, une dépendance accrue aux solidarités familiales, un manque à gagner en termes de croissance. Pour l'entreprise individuelle, c'est un investissement en formation perdu, un turnover plus élevé, une difficulté à fidéliser les talents féminins. Le plafond de verre a des chiffres Dans les directions d'entreprises, la photographie est sans appel. Seulement 10,1 % des sociétés marocaines sont dirigées par des femmes. Par secteur, les écarts en disent long sur les stéréotypes qui persistent. Dans les services, la proportion atteint 14,6 %. Dans l'industrie, elle est de 13,4 %. Dans le commerce, elle tombe à 7,2 %. Et dans le BTP, secteur stratégique s'il en est, elle chute à 0,8 %. Moins de 1 %. À ce niveau, on ne parle plus de plafond de verre, mais de muraille. Quand elles dirigent, c'est souvent à la tête de très petites structures. 91 % des établissements dirigés par des femmes emploient moins de quatre personnes. Comme si le statut de dirigeante était accepté tant qu'il reste modeste, tant qu'il ne concurrence pas les grands patrons masculins. Le plafond de verre n'est pas une métaphore, c'est une réalité statistique. Ces chiffres sont un indicateur de performance manquée. Les études internationales montrent clairement que les entreprises mixtes sont plus rentables, plus innovantes, mieux gouvernées. À performances égales, une entreprise avec une direction mixte surperforme ses concurrentes. Pourquoi les entreprises marocaines se priveraient-elles de cet avantage compétitif ? Le coût caché de l'exclusion L'exclusion des femmes a un coût direct que trop de managers sous-estiment. Prenons l'exemple du foncier agricole. Seules 6,9 % des femmes détiennent des droits fonciers, contre 36,8 % des hommes. Dans un pays où l'agriculture reste un secteur clé, cette exclusion a des conséquences directes sur la productivité et la capacité d'investissement des exploitations. Les femmes qui cultivent la terre sans en être propriétaires n'investissent pas, ne modernisent pas, ne peuvent pas obtenir de crédit. C'est une perte sèche pour le secteur, et pour l'économie nationale. Autre indicateur : le taux de chômage des femmes atteint 20,5 %, contre une moyenne nationale plus basse. Ce n'est pas qu'un problème d'accès à l'emploi, c'est aussi un problème de maintien dans l'emploi. Les femmes quittent plus souvent le marché du travail, pour des raisons familiales, pour des conditions de travail difficiles, pour des perspectives d'évolution limitées. Chaque départ est un investissement perdu pour l'entreprise qui a formé, et un coût de remplacement à supporter. Ajoutons à cela le poids des violences. Le taux de prévalence de la violence à l'égard des femmes atteint 57,1 %. Plus d'une femme sur deux a subi une forme ou une autre de violence au cours de sa vie. Ce chiffre, souvent relégué aux rubriques sociétés, a des conséquences directes sur le monde du travail : absentéisme, baisse de productivité, turnover, climat social dégradé. Ignorer ce phénomène, c'est accepter de piloter son entreprise avec un frein à main serré. Ce que les quotas ont appris aux politiques Un point mérite d'être souligné, car il montre que la contrainte légale peut produire des effets. Dans les instances politiques et territoriales marocaines, la représentation des femmes a bondi là où des quotas ont été instaurés. Au niveau provincial, elle est passée de 4,18 % à 35,6 % entre 2015 et 2021. Au niveau communal, de 21,18 % à 26,64 %. À la Chambre des représentants, de 20,5 % à 24,3 %. Dans les conseils régionaux, de 37,6 % à 38,5 %. La leçon pour les entreprises est directe : ce qui n'avance pas par la volonté peut progresser par la règle. Et de nombreuses sociétés commencent à l'intégrer, non par contrainte, mais parce que la mixité dans les instances de décision améliore la qualité des délibérations et la pertinence des choix stratégiques. Les conseils d'administration mixtes prennent de meilleures décisions, parce qu'ils intègrent des perspectives différentes, parce qu'ils évitent la pensée de groupe, parce qu'ils sont plus représentatifs de la diversité des parties prenantes. C'est une question de performance, pas de militantisme.