À peine libéré de l'étau inflationniste qui avait ébranlé son économie dans le sillage de la guerre russo-ukrainienne, le Maroc pensait avoir retrouvé ses marges de manœuvre avec une hausse des prix inférieur à 1% et une croissance consolidée autour de 4,5%. Ce cadre de référence, laborieusement reconstitué au fil des mois, se trouve de nouveau menacé par les répercussions de l'embrasement au Moyen-Orient. «L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire». La sentence, martelée tout au long de sa carrière par Milton Friedman, prix Nobel d'économie en 1976, revêt dans l'histoire de la pensée monétaire une dimension presque axiomatique. Elle signifie, grosso modo, que «l'inflation importée» n'existe pas et que la flambée du baril, le renchérissement du fret ou la dépréciation du change ne sont que des chocs de prix relatifs, incapables de produire une inflation durable sans la complicité active de la banque centrale. Formule cohérente en théorie, nettement moins rassurante au vu du blocage persistant du détroit d'Ormuz. Il va sans dire qu'un tel cadre monétaire est mis à l'épreuve par l'embrasement au Moyen-Orient. À peine libéré de l'étau inflationniste qui avait ébranlé son économie dans le sillage de la guerre russo-ukrainienne, le Maroc pensait avoir retrouvé des marges de manœuvre, avec une inflation repassée sous la barre de 1% et une croissance consolidée autour de 4,5%, couronnée par le satisfecit du Fonds monétaire international. Ce cadre de référence, laborieusement reconstitué au fil des mois, a volé en éclats le 28 février 2026. Plus de deux semaines après le déclenchement de l'opération Epic fury, le Conseil de Bank Al-Maghrib se réunit aujourd'hui, 17 mars, pour statuer sur sa politique monétaire. Il y a trois mois, le marché spéculait encore sur une éventuelle baisse du taux directeur. Aujourd'hui, selon un sondage de BMCE Capital Global Research auprès d'investisseurs institutionnels, les anticipations convergent quasi unanimement vers un statu quo — le quatrième consécutif — d'autant plus que «86% des sondés n'envisagent plus aucun assouplissement supplémentaire sur l'ensemble de l'année 2026». La question n'est plus de savoir si Abdellatif Jouahri va desserrer l'étau monétaire, mais jusqu'où il peut se permettre de rester impassible face à un choc dont nul ne mesure la durée. Et si, au passage, Friedman avait raison de penser que le sort de l'inflation nationale se jouera à Rabat, et non dans le Golfe persique ? Marché frileux Sur les places financières, le débat théorique est un luxe que les acteurs ne peuvent se permettre. Il faut dire que les opérateurs, eux, ont déjà arbitré. Au lendemain des premières frappes, la Bourse de Casablanca encaisse une correction assez sévère, marquée par une volatilité nourrie par un mouvement de panique des petits porteurs. Après avoir cédé plus de 12% depuis le début de l'année – dont un décrochage de 3,3% en une seule séance au lendemain des premières frappes – le MASI s'est établi en dessous de la barre des 17.000 points. Comme nous le précisions dans ces colonnes, cette correction n'est pas uniquement imputable au conflit. De l'avis de certains analystes, la Bourse manquait déjà de catalyseurs depuis plusieurs semaines, dans un environnement de taux élevés et de flux institutionnels prudents. En ce sens, la guerre au Moyen-Orient n'a fait qu'accélérer un mouvement de consolidation déjà amorcé, en y greffant une prime de risque géopolitique qui a poussé les investisseurs les plus exposés vers la sortie. Un mouvement de panique passager, rassurent certains professionnels, pour qui «le marché actions intègre progressivement un scénario central où le baril se maintient durablement au-dessus des 100 dollars», avec tout ce que cela implique pour les marges des entreprises, le coût des intrants et, in fine, le pouvoir d'achat des ménages. «La principale préoccupation des marchés financiers mondiaux, c'est la peur de l'inflation importée. Avec la forte hausse du coût du pétrole, celle-ci va se diffuser sur le reste de l'économie en fonction des pays », nous confie Farid Mezouar, directeur exécutif de FLM Markets. Un tel scénario reste toutefois conditionné à la poursuite du conflit pendant plusieurs semaines, en l'absence de cessez-le-feu. Facture vertigineuse Au-delà du Maroc, c'est l'ensemble de l'économie mondiale qui encaisse les répercussions du conflit. Le spectre d'un choc pétrolier comparable à ceux de 1973 et 1979 fait désormais planer sur l'économie mondiale un risque de récession que la plupart des prévisionnistes jugeaient encore marginal en début d'année. Pour les belligérants, la facture est déjà vertigineuse. Côté iranien, les frappes ont décapité l'appareil d'Etat — au sens propre, avec l'élimination du guide suprême Ali Khamenei — pulvérisé des infrastructures militaires, énergétiques et civiles, dont le terminal pétrolier stratégique de l'île de Kharg, et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes. L'économie iranienne, déjà asphyxiée par des décennies de sanctions, survit désormais plus qu'elle ne produit, avec des capacités de raffinage et d'exportation dégradées, une monnaie en chute libre et un tissu productif paralysé par la guerre. Pour Israël, la guerre s'ajoute à un cycle de conflits quasi ininterrompu depuis octobre 2023. L'été dernier, le conflit de douze jours avait déjà amputé le PIB israélien d'environ 1% sur un trimestre. Cette fois, l'exposition est potentiellement plus longue, avec des retombées sur le tourisme, l'investissement étranger et le coût du bouclier antimissile, sans compter la charge budgétaire d'une mobilisation militaire prolongée. Les Etats-Unis, eux, semblent à première vue moins vulnérables. Exportateur net d'énergie, leur économie est bien moins dépendante du brut moyen-oriental qu'en 1973 ou en 1979. Les signaux conjoncturels suggèrent pourtant le contraire. Le prix moyen de l'essence à la pompe est passé de 2,92 dollars le gallon à la veille du conflit à 3,58 dollars mi-mars, soit une hausse de plus de 20% en deux semaines, et dépasse déjà les 5 dollars en Californie. JPMorgan estime que le choc pétrolier pourrait porter l'inflation américaine de 2,4% en janvier à 3% ou plus dans les mois à venir. Oxford Economics, dans son scénario le plus sévère, envisage un baril à 140 dollars pendant deux mois, ce qui suffirait à déclencher une récession. Et les dépenses militaires supplémentaires creuseraient un déficit fédéral déjà historique, avec une pression haussière sur les rendements obligataires à long terme. La situation s'avère plus préoccupante pour les les pays du Golfe, victimes collatérales qu'on oublie trop souvent de compter parmi les belligérants. L'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis subissent des frappes iraniennes sur leurs infrastructures alors même que la flambée des cours devrait théoriquement gonfler leurs recettes. Mais à quoi servent des prix à 110 dollars le baril quand on ne peut plus exporter? Le Qatar a dû déclarer l'état de force majeure sur ses contrats, gaziers dès le 4 mars, après l'arrêt de sa production de GNL. Le PDG d'Aramco lui-même a prévenu sans détour : les conséquences pour les marchés pétroliers mondiaux seraient «catastrophiques» si la situation perdurait. Pour le reste du monde, la question n'est plus de savoir si le choc va se propager, mais comment et à quelle vitesse. C'est le cas du Maroc, importateur net d'énergie, dépendant des marchés céréaliers mondiaux, et dont l'économie n'a pas encore totalement digéré les séquences inflationnistes de 2022-2023. Choc budgétaire Le Maroc abordait l'année 2026 dans une position inflationniste exceptionnellement confortable. Selon le dernier rapport sur la politique monétaire, l'inflation ne ressortait qu'à 0,8% en moyenne sur les dix premiers mois de 2025, sous l'effet conjugué de l'amélioration de l'offre de certains produits alimentaires — en particulier l'huile d'olive — et de la baisse des prix des carburants et lubrifiants. L'inflation sous-jacente, avait quant à elle décéléré à 0,7%, et BAM projetait un retour graduel vers des niveaux «en ligne avec l'objectif de stabilité des prix», soit, 1,3% en 2026 puis 1,9% en 2027. D'après elle, les anticipations d'inflation des experts du secteur financier restaient solidement ancrées, à 2% sur un horizon de huit trimestres et 2,2% à douze trimestres. Les hypothèses sous-jacentes aux projections de BAM reposaient sur un environnement énergétique favorable, avec un Brent attendu à 63,1 dollars le baril en moyenne en 2026 et une facture énergétique nationale en baisse de 8,4%. Projection soutenue par la Loi de finances 2026 qui tablait sur un prix du baril de 65 dollars alors qu'il s'échange ce 16 mars aux alentours de 104 dollars, un écart de plus de 60% qui, s'il perdure, remet en cause les équilibres budgétaires sur lesquels le gouvernement a bâti ses prévisions pour l'exercice 2026. Pour rappel, les importations en énergie et lubrifiants s'établissaient à 107,6 milliards de dirhams (MMDH) à fin 2025, en baisse de 5,5 % par rapport à 2024. BAM projetait un nouvel allégement d'environ 8,4 %, ramenant la facture aux alentours de 98,5 milliards. Si le Brent se maintient autour de 100-110 dollars sur le reste de l'année — hypothèse qui n'a plus rien d'extrême au vu des cours actuels — cette facture pourrait ainsi, selon certaines estimations, dépasser les 140 MMDH, soit un surcoût de l'ordre de 40 à 45 milliards, représentant près de 2,5 points de PIB. Le pari de la prudence Dans ce contexte, la Banque centrale devrait maintenir son taux directeur inchangé. Contrairement à la BCE, qui avait engagé une course à la baisse pour tenter de ranimer la croissance européenne, elle a conservé son taux à 2,25% depuis mars 2025, estimant que les baisses précédentes n'avaient pas encore été pleinement absorbées par l'économie réelle. «BAM devrait certainement garder les taux intacts tout en surveillant l'évolution des choses, surtout qu'il faudra attendre la fin du mois de mars et le premier calcul de l'IPC pour voir s'il y a un frémissement au niveau des prix», estime le directeur exécutif de FLM Markets. En effet, les dernières données de l'IPC publiées par le Haut-commissariat au plan, relatives au mois de janvier 2026, affichent encore un recul de 0,8% en glissement annuel, tiré notamment par une baisse de 5,9% des prix des carburants et de 3,1% des huiles et graisses. L'indice de février, qui ne sera publié que dans les prochains jours, n'aura capté que les premières secousses de l'escalade en cours. Celui de mars sera le premier à refléter pleinement l'impact de la flambée du baril et du renchérissement du fret. D'ici là, BAM devra s'en remettre à ses propres modèles pour anticiper un choc que les marchés peinent à cerner. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO