L'envolée des cours du brut de pétrole, dépassant déjà les hypothèses de la Loi de finances 2026, fait peser un risque immédiat sur les équilibres macroéconomiques et le pouvoir d'achat au Maroc. Mohamed Jadri, analyste économique, alerte sur une possible remontée de l'inflation importée en cas de conflit prolongé, impactant lourdement les coûts de l'énergie et de la logistique en raison du caractère transversal du transport. Bien que protégé temporairement par ses stocks stratégiques, le Royaume reste vulnérable à une longue déstabilisation de la situation. Le conflit qui embrase le Moyen-Orient depuis le week-end dernier fait craindre un troisième choc pétrolier après ceux de 1973 et 1979. Après les premiers bombardements, les prix du pétrole se sont envolés de plus de 8% en une seule séance à l'ouverture des marchés, faisant planer le risque d'un baril à 100 dollars dans les prochains jours. Au cœur de ces tensions : la fermeture du détroit d'Ormuz, passage stratégique pour le commerce mondial qui voit transiter près de 20% du pétrole consommé dans le monde en 2024-2025 représentant environ 20 millions de barils de pétrole brut et de dérivés quotidiennement. Aujourd'hui, entre flambée du pétrole, navires déroutés et hausse des coûts de transport des marchandises en plus des assurances maritimes, les répercussions économiques sont déjà visibles sur plusieurs pays dont le Maroc, qui demeure dépendant des importations d'hydrocarbures. Une situation qui menace les équilibres macroéconomiques du Royaum, dans la mesure où la Loi de finances 2026 misait sur l'hypothèse du cours moyen du baril autour de 65 dollars. Or, les prix sont autour des 80 dollars le baril en ce début de semaine. Cela pourrait avoir des répercussions lourdes sur le pouvoir d'achat des ménages et alimenter une nouvelle spirale inflationniste dans le pays si la situation perdure au-delà d'un mois. Notons que le stock stratégique pour assurer l'approvisionnement du marché national représente 60 jours. Deux scénarios se profilent Selon l'économiste Mohamed Jadri, «il est évident que ce conflit géopolitique au Moyen-Orient entre les Etats-Unis et Israël, d'une part, et l'Iran, d'autre part, impactera durablement l'économie internationale et l'économie marocaine de manière spécifique. Preuve en est, en seulement 72 heures, le prix du baril est passé de 60 à 78 dollars. Le seuil des 100 dollars sera probablement dépassé d'ici la fin de la semaine si le conflit s'installe dans la durée». Par conséquent, la facture énergétique risque de s'alourdir. Rappelant la période d'avril 2022, où le baril avait largement dépassé les 120 dollars suite au déclenchement de la guerre en Ukraine, Mohamed Jadri prévient que le marché national connaîtra une hausse des prix du gasoil et de l'essence dès la deuxième moitié du mois de mars. Toujours selon l'expert, deux scénarios se profilent. D'une part, un scénario optimiste avec un conflit limité à trois ou quatre semaines, générant une hausse temporaire des cours du brut, des matières premières et du fret maritime, avec un retour à la normale d'ici le mois d'avril sans déclencher de vague inflationniste majeure au Maroc. D'autre part, un scénario pessimiste avec la poursuite du conflit sous la forme d'une guerre ouverte. Cela ouvrirait la voie à des perspectives imprévisibles, pouvant porter le baril à 130 ou 140 dollars, malgré une éventuelle augmentation de la production par les membres de l'OPEP. Retour à une forte inflation ? L'autre point critique concerne l'impact direct sur le pouvoir d'achat des Marocains, déjà fragilisé depuis la crise covid. Selon l'économiste, «il se peut que le taux d'inflation remonte à des niveaux de 5% ou 6% dans les mois à venir si le conflit persiste, en raison de la prédominance de l'inflation importée dans le contexte marocain». De plus, la crise s'accompagnerait d'une hausse généralisée du coût des matières premières, alimentée par la flambée des frais d'approvisionnement, de transport et de logistique, ainsi que des primes d'assurance. Ce schéma rappellerait, au pire, celui d'avril 2022. Sur ce point, l'expert souligne que «les assurances connaissent déjà une forte hausse : les primes versées par les grands armateurs pour les navires transitant par le golfe persique ont augmenté de 50%, alors que plusieurs navires se trouvent actuellement bloqués». Par ailleurs, un blocage complet du détroit obligerait les navires commerciaux à contourner l'Afrique par le sud. Un tel détour provoquerait non seulement une explosion des tarifs de fret, mais aussi de nouvelles tensions inflationnistes sur les prix à la consommation à l'échelle mondiale. Enfin, la situation risque aussi d'impacter l'activité touristique en raison d'un risque d'amalgame (confusion géographique) pouvant freiner certains marchés, même si les flux européens (notamment les Anglais, Français, Allemands et Espagnols) demeurent prédominants au Maroc et sont loin du conflit au Moyen-orient. À cela s'ajoutent les répercussions sur le trafic aérien marocain et les indicateurs touristiques à cause de la poursuite de l'annulation de plusieurs milliers de vols en entraînant la fermeture des principaux hubs du Moyen-Orient, dont Dubaï, Doha et Abou Dhabi, pour la troisième journée consécutive, laissant des dizaines de milliers de passagers bloqués. Une situation qui affectera irrémédiablement les compagnies aériennes opérant au Maroc. Yassine Saber / Les Inspirations ECO