Economiste expert en entrepreneuriat et en marché du travail Dans un contexte marqué par des marges de progression en matière de liberté d'affaires, le Maroc est appelé à franchir un nouveau cap. Pour Adil Khalis, la transformation digitale, la réforme du cadre institutionnel et l'élargissement de l'accès au financement constituent des leviers décisifs pour libérer l'initiative privée et positionner durablement le Royaume comme un hub régional de l'entrepreneuriat. Entre complexité administrative, défis de financement et impératif de sécurité juridique, l'économiste dresse un diagnostic sans détour et esquisse les priorités d'action. Quels leviers pourraient accélérer l'amélioration du score du Maroc en liberté d'affaires ? Dans le cas du Maroc, la transformation digitale constitue aujourd'hui le levier le plus rapide pour améliorer concrètement la liberté d'affaires, à condition d'aller au-delà de la simple dématérialisation. Autrement dit, l'enjeu est de passer d'une digitalisation des procédures à une digitalisation des écosystèmes. Trois priorités structurantes se dégagent pour améliorer la liberté d'affaires dans un contexte de transformation digitale. Il s'agit d'abord de mettre en place des parcours administratifs intégrés de bout en bout, permettant à l'entrepreneur d'interagir avec l'ensemble des administrations via une interface unique, sans redondance ni rupture. Cette évolution doit s'appuyer sur un accès fiable et structuré aux données économiques et juridiques, qui constitue aujourd'hui une composante essentielle de la liberté d'affaires dans les économies avancées. Dans cette logique, l'exploitation des données publiques doit permettre de simplifier les démarches, de réduire les contrôles inutiles et de mieux orienter les entreprises vers les dispositifs d'appui. Elle ouvre également la voie à une administration plus réactive et proactive, capable d'anticiper les besoins des entreprises. À cet égard, le recours aux technologies d'intelligence artificielle et de blockchain peut transformer en profondeur la relation administration–entreprise, notamment dans la délivrance des autorisations, la gestion des marchés publics et les mécanismes de paiement. Enfin, la digitalisation du financement et de la commande publique, à travers le développement des fintechs et de l'e-procurement, constitue un levier clé pour élargir l'accès des PME aux opportunités économiques et fluidifier leur insertion dans le tissu productif. Quels sont les principaux freins actuels à l'initiative privée ? La première tient à une complexité administrative persistante, qui relève moins du cadre réglementaire que de son exécution : multiplicité des interlocuteurs, délais encore imprévisibles et application hétérogène des règles selon les territoires. Cette situation génère des coûts de transaction élevés et une incertitude opérationnelle pour les entreprises. La deuxième contrainte majeure concerne l'accès au financement, qui demeure largement dépendant du système bancaire classique, avec des exigences élevées en matière de garanties. Ce modèle exclut, de facto, une grande partie des jeunes entreprises, des startups innovantes et des TPE, limitant ainsi le renouvellement du tissu entrepreneurial. À ces difficultés s'ajoutent des contraintes plus structurelles, notamment le poids de l'informel et la lenteur du système judiciaire, qui affectent la sécurité des transactions et l'exécution des contrats. S'y ajoute également la question de la corruption et des pratiques informelles, qui, même lorsqu'elles ne sont pas systématiques, entretiennent une perception d'iniquité dans l'accès aux opportunités économiques et aux services administratifs. Le climat des affaires repose aussi sur la confiance et la visibilité... C'est ici que le bât blesse, et les scores de l'Index 2026 l'illustrent parfaitement avec les notes très faibles en efficacité judiciaire (32,5) et en intégrité du gouvernement (35,6). Pour restaurer la confiance, il manque aujourd'hui une sécurité juridique et judiciaire absolue. L'efficacité de la justice commerciale constitue, à cet égard, un levier déterminant. Un investisseur a besoin de savoir qu'en cas de litige, la justice tranchera de manière rapide, transparente et prévisible. Les délais de jugement et d'exécution des décisions de justice doivent être impérativement raccourcis. L'encouragement des modes alternatifs de résolution des conflits (médiation, arbitrage) est une urgence absolue. Parallèlement, la stabilité fiscale et réglementaire demeure un facteur clé pour sécuriser les décisions d'investissement. L'environnement des affaires souffre de changements parfois abrupts lors des Lois de finances. Un entrepreneur a besoin d'un horizon dégagé sur 5 à 10 ans pour rentabiliser son investissement. L'Etat doit garantir une prévisibilité de la doctrine fiscale. Quelles mesures structurantes sont à mettre en place pour positionner durablement le Maroc comme un hub régional de l'entrepreneuriat ? Pour franchir un cap, le Maroc doit consolider une stratégie cohérente autour de quatre piliers structurants. Premièrement, la consolidation du cadre institutionnel et réglementaire apparaît comme un prérequis essentiel. Cela passe par un renforcement du droit des affaires et de la justice économique, à travers la révision du Code de commerce et le développement de juridictions commerciales plus spécialisées, notamment sur les enjeux liés à l'innovation, au numérique et aux startups. Une justice plus rapide, prévisible et adaptée aux nouvelles formes d'entrepreneuriat constitue un facteur clé d'attractivité. Deuxièmement, il est nécessaire d'accélérer la territorialisation de l'entrepreneuriat à travers la création de véritables zones d'innovation entrepreneuriale. Ces écosystèmes régionaux, articulant universités, incubateurs, dispositifs de financement d'amorçage et services administratifs simplifiés, permettraient d'ancrer la dynamique entrepreneuriale dans les territoires, tout en renforçant l'inclusion économique et la compétitivité des régions. Troisièmement, la structuration d'un écosystème de financement complet est indispensable. Le Maroc doit évoluer d'un modèle dominé par la dette bancaire vers un système plus diversifié, intégrant capital-risque, business angels, financement participatif et fonds d'impact. La mise en place d'un fonds souverain de capital-risque dédié aux PME innovantes pourrait jouer un rôle catalyseur, en mobilisant des financements privés et en couvrant l'ensemble du cycle de vie des entreprises, du seed au scale-up. Par ailleurs, les très petites entreprises, qui restent aujourd'hui le parent pauvre du système de financement, nécessitent des instruments adaptés à leurs spécificités. Le développement de fonds d'investissement à impact, combinant financement et accompagnement, constituerait un levier puissant pour favoriser leur inclusion financière, soutenir leur structuration et accélérer leur montée en gamme. Enfin, une modernisation du marché du travail s'impose pour accompagner cette dynamique. L'innovation et l'entrepreneuriat reposent sur la flexibilité et la capacité d'adaptation. La refonte du Code du travail devrait introduire davantage de souplesse — télétravail, contrats par projet, flexisécurité — tout en garantissant les droits fondamentaux des travailleurs. Un cadre plus agile favoriserait l'embauche formelle et réduirait les freins à la croissance des entreprises. Au total, l'enjeu pour le Maroc est de passer d'un écosystème entrepreneurial en développement à un écosystème pleinement intégré, capable d'attirer, de financer et de faire croître des entreprises à fort potentiel, à l'échelle régionale et internationale. Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO