Le Maroc a perdu près de 40% de ses effectifs bovins et ovins en moins d'une décennie. Alors que le Royaume tente de reconstituer son cheptel national, le programme Al Moutmir déploie un dispositif inédit dédié à la production animale. Le cheptel bovin et ovin national a fondu de 38% en moins d'une décennie. Le chiffre alarmant, rendu public il y a plus d'un an par le ministre de l'Agriculture Ahmed El Bouari, résume à lui seul six années consécutives de sécheresse qui ont asséché les pâturages et fait flamber les prix des aliments pour bétail. Des dizaines de milliers d'éleveurs ont dû d'ailleurs se séparer de leurs bêtes. Depuis, la donne hydrologique a radicalement changé. Les épisodes pluviométriques successifs enregistrés depuis fin 2025 ont fait remonter le taux de remplissage des barrages à 72,1% au 25 mars, contre à peine 27,6% par rapport à une année auparavant, une progression de 154% qui porte les réserves nationales à près de 11,4 milliards de mètres cubes, un niveau inédit depuis 2018. Les pâturages ont repris de la vigueur dans plusieurs régions. Le fourrage naturel, de nouveau abondant, réduit sensiblement les achats d'aliments composés et nourrit l'espoir d'une relance de l'activité d'élevage. Cela se ressent dans l'optimisme qu'affichent aujourd'hui certains éleveurs. «Le cheptel ne manque pas, il est même abondant», assure Allal Abdelhadi depuis sa parcelle agricole à la commune de Ras El Ain (province de Rhamna). Car au-delà de la clémence du ciel, cet exploitant peut compter sur l'accompagnement d'Al Moutmir. Le programme, historiquement tourné vers les grandes cultures et la fertilisation raisonnée, a engagé un volet dédié à la production animale. Porté par l'Université Mohammed VI Polytechnique, ce dispositif part d'un constat de terrain. Au Maroc, agriculture et élevage forment un système étroitement imbriqué. Les résidus de récoltes nourrissent le bétail, le fumier fertilise les sols. Sans bétail, pas de fumure organique pour les sols. Sans cultures, pas d'alimentation pour le troupeau. Accompagnement de proximité Concrètement, le programme déploie son accompagnement sur quatre fronts. Le renforcement des capacités des éleveurs, à travers des formations, des écoles au champ et des communautés de pratique qui rassemblent déjà plus de 2.000 membres. Un accompagnement de proximité, ensuite, fondé sur un diagnostic personnalisé des besoins de chaque exploitation en matière d'alimentation, de reproduction et d'hygiène. Le déploiement de plus de 120 plateformes de démonstration de cultures fourragères à travers le Royaume, conçues pour identifier les espèces les plus résilientes face au stress hydrique et les plus intéressantes sur le plan nutritif. Dernier levier, et non des moindres, SmartFeed, une application de rationnement intégrée à la plateforme Atmar, qui calcule pour chaque éleveur la ration optimale au moindre coût en fonction du profil de ses animaux et des ressources fourragères disponibles localement. À ce jour, le dispositif revendique plus de 1.200 éleveurs accompagnés et une centaine de sessions de formation dispensées. «Notre travail au quotidien, c'est de réduire la distance entre le savoir scientifique produit à l'UM6P et les réalités d'un éleveur qui doit nourrir son troupeau avec des moyens souvent limités», explique Loubna Ouidat, chargée de projet des productions animales au sein de la BU Al Moutmir. L'enjeu, explique-t-elle, est d'abord économique. «Lorsque l'éleveur produit une grande partie de son alimentation, on gagne en production, on gagne en rendement et on réduit aussi le coût». Sortir l'éleveur de sa dépendance au marché des aliments pour bétail, dont la volatilité a explosé ces dernières années, constitue, selon elle, le premier levier de résilience. Vient ensuite la maîtrise technique du troupeau. Une gestion rigoureuse permet de ne pas rater les saisons de reproduction, de mieux piloter les naissances et d'offrir à l'éleveur une vision claire de la trajectoire de son exploitation. Chaque programme est conçu sur mesure, notamment du fait que les besoins diffèrent d'un éleveur à l'autre, d'une contrée à l'autre. «Mais tout part du terrain, puis remonte vers la recherche pour se décliner à une échelle opérationnelle», insiste Loubna Ouidat. L'appui technique d'Al Moutmir vient ainsi en renfort au soutien financier déployé par l'exécutif pour accompagner la reconstitution du troupeau national. Mais rebâtir un cheptel décimé par sept années de sécheresse est une affaire de cycles biologiques. Encore faut-il accorder au capital animal le temps de se régénérer. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO