L'association Ressources humaines sans frontières (RHSF) et MRA Mobilising for rights associates lancent un appel à partenaires pour un projet pilote inédit au Maroc. Objectif : prévenir le travail abusif des femmes dans le secteur textile en renforçant leur pouvoir d'agir, en expérimentant des solutions concrètes au sein d'usines volontaires, et en engageant un dialogue structurel avec les acteurs publics et privés. Avec, en mémoire les drames de Rosamor et de Tanger, il ne s'agit plus seulement de sensibiliser, mais de transformer durablement les pratiques. Le textile marocain est un géant. Avec environ 250.000 travailleurs déclarés en 2024, il représente 24% de l'emploi industriel du pays. Fournisseur clé de nombreuses marques internationales, il est un pilier de l'économie nationale et un vivier d'exportations. Cependant, derrière chaque vêtement qui porte l'étiquette «Made in Morocco», il y a des femmes. Des femmes qui, trop souvent, triment dans l'ombre, sans protection sociale, sans sécurité, sans voix. Elles sont plus de 60% d'employés femmes à se donner sans relâche aux postes opérationnels dans ce secteur. Et elles sont majoritairement issues des zones rurales, souvent sans formation préalable et dans une grande précarité. En effet, les constats de terrain sont accablants. Salaires inférieurs au minimum légal, absence de contrats de travail ou contrats non conformes, obstacles à la syndicalisation, discriminations et licenciements abusifs, non-respect de la protection sociale (santé, maternité), conditions de travail dangereuses, violences sexistes et sexuelles. Selon une enquête nationale de 2019, 15,1% des salariées déclarent avoir subi des violences au travail durant les douze derniers mois. Des chiffres qui ne reflètent qu'une partie des souffrances, car la peur des représailles pousse de nombreuses victimes au silence. Par ailleurs, il est utile de rappeler les deux catastrophes qui ont marqué les esprits et auraient dû servir d'électrochocs. En 2008, l'incendie de l'usine Rosamor à Casablacha a coûté la vie à 56 femmes, piégées dans un bâtiment sans issue de secours. En 2021, à Tanger, 26 ouvrières se sont noyées dans un atelier clandestin de confection, transformé en piège mortel par une crue soudaine. «Les drames de Rosamor et de Tanger rappellent à quel point la prévention des risques est essentielle, avant que les conséquences ne soient irréversibles», souligne l'association RHSF. Une conviction : les approches descendantes ne suffisent pas Face à ce constat, les associations refusent les solutions toutes faites. «Les approches purement descendantes ne suffisent pas. Les audits seuls ne transforment pas les rapports de pouvoir», martèlent-elles. Ce qui change durablement les pratiques, selon ces acteurs, c'est le diagnostic partagé, le renforcement du pouvoir d'agir des travailleuses, l'engagement volontaire des acteurs économiques, et la co-construction de solutions concrètes dans une dynamique entre acteurs publics et privés. Trois piliers pour une transformation durable C'est sur cette base que l'association Ressources humaines sans frontières (RHSF) et MRA Mobilising for rights associates ont développé un projet pilote articulé autour de trois piliers complémentaires. Le premier consiste à renforcer la capacité d'agir des travailleuses, car sans capacité d'analyse et d'action, les droits restent théoriques. Le projet prévoit des ateliers participatifs pour répondre aux besoins immédiats, comprendre les droits du travail et les abus, connaître les recours existants, et favoriser la mobilisation collective, avec une cartographie des ressources locales et la création d'espaces d'expression sûrs. «On ne sensibilise» pas seulement. On renforce une capacité d'action durable», insiste l'association. Le deuxième axe consiste à expérimenter des solutions concrètes dans une usine pilote, en collectif multi-acteur – travailleuses, managers, direction, OSC locales, autorités – afin de co-construire, tester, ajuster et intégrer des solutions reproductibles, de l'identification des problèmes à la mise en œuvre de correctifs pérennes. Enfin, le troisième pilier vise à engager un dialogue pour un changement structurel : l'expérimentation ne s'arrête pas aux portes de l'usine. Le projet entend diffuser les résultats, mobiliser les acteurs publics et privés, et favoriser l'institutionnalisation des solutions testées pour permettre un passage à l'échelle. RHSF et MRA recherchent aujourd'hui des acteurs économiques volontaires – donneurs d'ordre, sous-traitants – souhaitant participer à l'expérimentation, ainsi que des structures souhaitant contribuer plus globalement au projet. L'enjeu est de taille. Il s'agit d'une transformation en profondeur des rapports de pouvoir dans un secteur qui pèse lourd dans l'économie marocaine. Sanae Raqui / Les Inspirations ECO