La mise en œuvre progressive du système d'entrée-sortie (EES) de l'Union européenne agit comme un révélateur des fragilités du transport routier international marocain. Visas inadaptés, tension sur la main-d'œuvre, hausse des coûts et pression concurrentielle nourrissent les craintes d'une déstabilisation imminente d'un secteur stratégique pour les échanges extérieurs du Royaume. L'équilibre du secteur du transport routier international est-il menacé ? La zone de turbulence que traverse actuellement la profession ravive, chez les professionnels, la crainte d'un affaiblissement durable de sa souveraineté économique et opérationnelle. Au cœur des inquiétudes, la mise en place progressive du système d'entrée-sortie (EES) par l'Union européenne, sur fond d'accumulation de fragilités structurelles qui exposent ce secteur stratégique à un risque de décrochage. Un EES aux effets redoutés Pensé pour renforcer la sécurité et moderniser la gestion des flux migratoires dans l'espace Schengen, le système EES repose sur une automatisation complète du contrôle des entrées et sorties aux frontières. Les traditionnels cachets apposés sur les passeports sont remplacés par un enregistrement électronique, permettant un suivi précis des durées de séjour. Si le dispositif vise à fluidifier les contrôles et à lutter contre les dépassements, il pourrait, pour les transporteurs marocains, produire l'effet inverse. Amer Zghinou, président de l'Association marocaine des transports routiers intercontinentaux (AMTRI), décrit un mécanisme aux conséquences potentiellement lourdes pour la profession. En cas de dépassement des 90 jours autorisés par le visa, les chauffeurs se retrouvent bloqués, avec des restrictions de circulation qui compliquent fortement l'activité. Les entreprises n'ont alors d'autre choix que de mobiliser plusieurs chauffeurs pour un même camion, avec les charges supplémentaires que cela implique en termes de salaires, en visas et logistique. Une équation que les transporteurs jugent insoluble. «Des chauffeurs ont été refoulés aux frontières. D'autres ont été contraints de modifier leurs itinéraires, parfois avec interdiction de transiter par certains pays. Si le phénomène reste encore limité, nous redoutons une montée en puissance rapide dans les prochains mois», alerte le président de l'AMTRI. La situation met en lumière une incohérence structurelle. Les chauffeurs du transport international ne disposent pas d'un statut adapté à leur activité. Dans la pratique, ils exercent avec des visas de type touristique, inadaptés à la réalité de leur métier. Ce décalage crée une vulnérabilité juridique majeure. Avec l'EES, cette fragilité devient visible et immédiatement punissable. Les transporteurs craignent ainsi une multiplication des refus de visa, des sanctions administratives, voire des interdictions d'entrée sur le territoire européen. Malgré les alertes répétées des professionnels, aucune mesure concrète n'a, pour l'heure, été prise. Des discussions ont eu lieu avec des représentants européens et des autorités diplomatiques, mais tous renvoient à une nécessaire initiative des autorités marocaines pour faire évoluer le cadre. Autre contrainte : la hausse des coûts d'exploitation, conséquence directe de l'augmentation des prix du carburant. Sur ce point, les professionnels dénoncent l'absence d'un mécanisme d'indexation. Les aides ponctuelles accordées par les pouvoirs publics sont jugées insuffisantes et contre-productives. «Les montants perçus (6.000 dirhams) ne couvriraient qu'une fraction limitée des surcoûts, estimée à environ 25% pour le carburant. Ce déséquilibre fragilise davantage les marges des transporteurs», souligne Amer Zghinou. Une pénurie de chauffeurs aggravée À ces tensions s'ajoute une autre dynamique, plus insidieuse. Il s'agit de la raréfaction progressive de la main-d'œuvre. Si auparavant la disponibilité des chauffeurs a constitué un avantage compétitif pour le Maroc, notamment face à ses concurrents européens, désormais, la tendance s'inverse. Certains pays, confrontés à leur propre manque de conducteurs, ont commencé à attirer des chauffeurs étrangers, y compris issus de marchés tiers. Parallèlement, la reconnaissance de permis de conduire à l'étranger a facilité la mobilité de ces profils. Il en résulte un phénomène de fuite des compétences. Des chauffeurs formés localement, une fois expérimentés, quittent le marché national pour rejoindre des employeurs offrant de meilleures conditions. Le secteur se retrouve ainsi pris dans une logique paradoxale, exporter sa main-d'œuvre tout en subissant une pénurie croissante. Les professionnels du secteur s'accordent à dire que les efforts de formation engagés ne suffisent pas à compenser ces départs. Et, surtout, ils produisent des effets différés, sans réponse immédiate à la crise actuelle. Dans ce contexte, la question dépasse le seul cadre opérationnel pour toucher à des enjeux de souveraineté. Selon l'AMTRI, plusieurs opérateurs étrangers, notamment espagnols, ont investi ces dernières années dans le transport routier au Maroc, acquérant des flottes de camions et s'intégrant dans l'écosystème local. Ces investissements répondaient initialement à une logique d'optimisation et de contournement des contraintes de recrutement en Europe. Mais dans un environnement marqué par des restrictions accrues pour les transporteurs marocains, ces acteurs pourraient se retrouver en position de force. Le risque, selon les professionnels, est de voir des parts de marché progressivement captées par des opérateurs étrangers, y compris sur le territoire national. Une évolution qui interroge la capacité du Maroc à préserver son autonomie dans un secteur clé pour son commerce extérieur. Face à cette accumulation de contraintes, la tension monte. Les organisations professionnelles évoquent désormais ouvertement la possibilité d'un mouvement de grève, à l'échelle nationale et internationale. Au-delà de la contestation, c'est un appel à une réforme en profondeur qui est lancé portant principalement sur l'adaptation du régime des visas, la mise en place d'un mécanisme d'indexation, une politique de formation repensée et un encadrement de la concurrence étrangère. Autant de chantiers qui conditionnent l'avenir d'un secteur stratégique et menace la place du Maroc dans les chaînes logistiques internationales. Amer Zghinou Président de l'AMTRI «Les premiers effets se font déjà sentir. Des chauffeurs ont été refoulés aux frontières, d'autres contraints de modifier leurs itinéraires, parfois avec interdiction de transiter par certains pays. Si le phénomène reste encore limité, nous redoutons une montée en puissance rapide dans les prochains mois.» Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO