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Elevage : face au "paradoxe de la performance", le défi de la résilience structurelle
Publié dans Les ECO le 24 - 04 - 2026

Le secteur de l'élevage marocain est confronté à un paradoxe critique : sa croissance masque une fragilité exacerbée par une aridité devenue structurelle et permanente. Entre dépendance accrue aux importations d'intrants et volatilité des marchés, le modèle actuel atteint ses limites face aux contraintes hydriques et thermiques. Pour garantir la souveraineté alimentaire, le Maroc, qui a lancé le Programme de réduction des effets du déficit pluviométrique (8 MMDH) et le Programme de reconstitution du cheptel national (12,8 MMDH), doit engager une mutation profonde. Objectif : passer d'une gestion de crise conjoncturelle à une refondation technique et technologique, centrée sur la résilience des éleveurs et la valorisation des ressources locales.
«La crise de l'élevage marocain est plus profonde que ne le laisse paraître le seul impact de la sécheresse :
des mutations structurelles transforment durablement le monde rural et fragilisent l'élevage.» C'est sur ce constat que Redouane Arrach, secrétaire général au ministère de l'Agriculture, a ouvert la conférence «Penser aujourd'hui l'élevage de demain».
Ce débat, co-organisé, mercredi dernier, par le Conseil général du développement agricole (CGDA) marocain, en partenariat avec le Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) français, en marge du SIAM, visait à décrypter les défis majeurs auxquels le secteur est désormais confronté. Et s'il y a un fait méritant d'être relevé, c'est comment le Maroc évitera un autre scénario similaire à celui vécu après une succession de sept années de sécheresse. C'est là toute la question car l'élevage marocain est confronté à un «paradoxe de sa performance» qui révèle une contradiction majeure : bien que ce secteur soit un pilier économique vital (35% du PIB agricole), sa croissance réelle repose sur une base vulnérable.
Malgré les efforts de modernisation et une production en hausse, l'élevage subit de plein fouet les crises structurelles, notamment la récurrence des sécheresses. Cette fragilité impose une problématique centrale devenue un défi de survie : comment nourrir 32,8 millions de têtes de bétail avec de moins en moins d'eau et face à des contraintes thermiques croissantes ?
La crise de l'élevage est beaucoup plus profonde
La dépendance aux importations d'intrants pour pallier le déficit fourrager local fragilise la souveraineté alimentaire nationale. Le défi consiste donc à transformer un système performant sur le papier mais très exposé, en un modèle de résilience capable de s'affranchir de la dépendance aux marchés extérieurs et aux aléas climatiques.
«L'élevage de demain se joue aujourd'hui car on parle d'une activité dont les cycles sont très longs. Et les choix qu'on va faire aujourd'hui vont déterminer impérativement notre élevage de demain et la sécurité alimentaire en produits animaux. Ils décideront aussi de l'avenir de centaines de milliers d'éleveurs et détermineront la nature des emplois dans ce secteur», a insisté Redouane Arrach.
Et d'ajouter que la crise de l'élevage est beaucoup plus profonde qu'il n'y parait, avec des transformations structurelles profondes qui se profilent dans le monde rural marocain, affectant directement l'élevage. La question centrale est celle du fourrage et de l'alimentation animale. En effet, l'alimentation animale est déterminante dans les coûts de production et dans le maintien de l'activité d'élevage. Plus l'alimentation est disponible, plus les éleveurs ont la possibilité de maintenir et de garder leurs troupeaux.
Le niveau élevé des prix a permis de sauver l'élevage
Le secrétaire général a rappelé l'expérience marocaine des sécheresses, dans les années 80, qui était très sévère, se soldant par la vente de troupeaux en masse et causant une baisse des effectifs sans précédent dans l'histoire du pays. «Lorsqu'on voit l'évolution des effectifs des ovins et des bovins depuis les années 80, on remarque qu'il y a un creux très caractéristique de l'évolution du cheptel national. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque, les prix étaient très bas. L'éleveur n'avait pas d'alimentation, elle était chère, et en face, le prix à la production était faible. Par conséquent, cela a provoqué un effondrement de tout le système d'élevage». Il continue en indiquant que «ces dernières années, la situation s'est inversée : les prix des aliments sont trop chers, c'est vrai, bien que le gouvernement soit intervenu avec plusieurs programmes pour soutenir la capacité des éleveurs.
Ces programmes ont porté notamment sur la subvention d'aliments composés, dans le cadre du programme de sauvegarde. Mais ce qui a sauvé l'élevage, selon le secrétaire général, ce sont les prix. Certes, les consommateurs ne sont pas contents que les prix soient très élevés, lesquels font l'objet quotidiennement de protestations sur les réseaux sociaux. Mais à défaut, l'élevage aurait définitivement été abandonné dans les exploitations agricoles. Et cette problématique concerne aussi la filière du lait», estime Redouane Arrach.
Le paradoxe de la performance de l'élevage marocain
À travers un décryptage du secteur de l'élevage marocain, Mohamed Balafrej, chef de la Division des filières de production animale, a brossé le tableau du paradoxe de la performance de l'élevage marocain, appelant à un changement de paradigme. Le «paradoxe de la performance» réside dans le fait que la productivité a été bâtie sur une dépendance croissante aux ressources extérieures, devenue intenable face aux chocs climatiques. Le message est sans appel : la souveraineté alimentaire marocaine ne peut plus reposer sur la «clémence du ciel». Elle exige des réformes structurelles, une meilleure gouvernance, ainsi qu'une adaptation génétique et technique pour pérenniser l'élevage face à l'inévitable mutation climatique.
Pour rappel, le secteur de l'élevage constitue la colonne vertébrale de l'économie marocaine, générant 35 milliards de dirhams de valeur ajoutée et représentant jusqu'à 35% du PIB agricole. Avec 1,2 million d'éleveurs et 135 millions de journées de travail (MJT) créées, l'importance sociale du secteur est indiscutable. Pourtant, cette «production en croissance continue» masque une vulnérabilité sous-jacente, le département de tutelle devant constamment intervenir pour soutenir une filière soumise aux aléas climatiques.
Une dynamique démographique contrastée du cheptel
L'évolution des effectifs du cheptel révèle une performance à deux vitesses. Entre 2008 et 2020, les ovins (+35%) et les caprins (+47%) ont connu une progression vigoureuse. À l'inverse, les bovins (-29%) et les camelins (-31%) ont subi une érosion importante sur la même période, avec des projections qui confirment ce recul. Ce paradoxe montre que si certaines filières se développent, la structure globale de l'élevage fait face à un défi de maintien de ses espèces les plus fragiles. La feuille de route de la Génération Green 2030 veut porter la production laitière à 3,5 milliards de litres et atteindre 91% de cheptel amélioré.
En parallèle, les projections tablent sur une augmentation significative de la production de viandes rouges (850 KT) et d'œufs. L'amélioration constante du poids des carcasses souligne une quête de productivité technique, mais l'atteinte de ces objectifs dépendra de la capacité du secteur à transformer ces indicateurs prévisionnels en réalités opérationnelles sur le terrain, en résolvant notamment la question des besoins fourragers. Le constat révèle une pression constante sur les ressources. Si la demande totale oscille autour de 17-18 milliards d'UF (Unités fourragères), la part relative de chaque espèce montre une domination avicole, ovine et bovine.
Ce besoin structurel, bien qu'assez stable en volume total, met en exergue la dépendance du cheptel vis-à-vis d'un système d'alimentation dont la disponibilité est de plus en plus difficile à garantir localement. C'est pourquoi, avec l'augmentation de l'aridité et la raréfaction des ressources hydriques illustrées, le Maroc se trouve face à une équation complexe. Comment maintenir un cheptel de plus de 30 millions de têtes dans un environnement thermique de plus en plus contraint ? C'est la question centrale qui redéfinit désormais toute la stratégie agricole avec la nécessité de marquer une rupture en la considérant comme une donnée de base. Selon Mohamed Balafrej, la sécheresse ne doit plus être considérée comme un accident conjoncturel, mais bel et bien une donnée structurelle.
La dépendance aux intrants : le revers de la médaille
L'évolution de la satisfaction des besoins du cheptel révèle aussi une faille majeure : la part des ressources locales diminue au profit des ressources importées. Entre les périodes 2008-2019 et 2020-2024, la dépendance aux intrants extérieurs est passée de 24% à 31%. Ce glissement illustre la difficulté du modèle actuel à se suffire à lui-même, rendant l'élevage marocain étroitement lié aux fluctuations des marchés internationaux des matières premières.
De ce fait, les chiffres sont éloquents : l'alimentation représente entre 70% et 80% du coût de revient. La dépendance aux importations de céréales et sous-produits agro-industriels expose le secteur à une volatilité des prix mondiale qui fragilise directement l'éleveur. Avec une hausse de 37% des quantités importées et de 77% des valeurs entre les périodes 2008-2019 et 2020-2024, le coût économique de cette dépendance s'alourdit considérablement. Le maïs, intrant crucial, illustre parfaitement cette tendance : une augmentation modérée des quantités (+21%) corrélée à une explosion des coûts (+54%). Cet écart entre volume et valeur souligne l'inflation subie par les filières.
Ce phénomène ne fait pas qu'épuiser les marges des éleveurs ; il remet en question la viabilité économique à long terme de l'élevage intensif si les alternatives locales ne sont pas rapidement développées. Aussi, la situation de l'orge est encore plus critique avec une hausse des quantités moyennes sur la période 2020-2024 par rapport à 2008-2019. Cette dépendance accrue aux importations, dans un contexte de crises successives, montre que l'orge n'est plus seulement un complément, mais un levier de survie coûteux pour maintenir le cheptel, avec une facture qui pèse de plus en plus lourd sur les équilibres financiers.
La réponse de l'Etat : entre gestion de crise et refondation structurelle
Face à cette vulnérabilité du secteur, l'Etat a déployé une stratégie à deux axes budgétaires massifs. D'une part, le «Programme de réduction des effets du déficit pluviométrique (2021-2025)», doté de 8 milliards de dirhams, agit comme un bouclier d'urgence. Il se concentre sur la survie immédiate du cheptel par des subventions directes sur l'orge et les aliments composés, l'abreuvement, ainsi que le soutien sanitaire et l'aménagement des parcours.
D'autre part, le «Programme de reconstitution du cheptel national (2025-2026)», avec une enveloppe de 12,8 milliards de dirhams, adopte une approche de fond. Il vise à consolider le socle productif en sécurisant l'alimentation animale, en protégeant les femelles reproductrices et en renforçant l'encadrement technique des éleveurs. Cette architecture de secours est complétée par des mesures d'atténuation conjoncturelles fortes — telles que la suspension des droits d'importation sur les viandes et l'interdiction d'abattage des femelles reproductrices — témoignant d'une volonté pragmatique de préserver le capital génétique et productif du Maroc malgré les pressions climatiques.
L'ANPVR : de l'impératif de performance à la mutation technologique
Pour sa part, l'Association nationale des producteurs de viandes rouges (ANPVR) a annoncé les résultats de la filière. En deux décennies, le poids moyen des carcasses a progressé de 180 kg à 247 kg, tandis que la production nationale est passée de 345.000 tonnes en 2008 à 550.000 tonnes en 2023. Cette dynamique est portée par une amélioration des performances zootechniques : le Gain moyen quotidien (GMQ), autrefois limité à 750 grammes, atteint aujourd'hui 1,5 kg grâce aux programmes de croisement industriel.
L'insémination artificielle (IA), malgré une baisse constatée après 2018, demeure le moteur de cette mutation, soutenue par le centre de production de Fouarat qui garantit la souveraineté génétique du pays. Au-delà de ces chiffres, l'ANPVR fait face à une crise structurelle profonde. La filière subit une «inflation subie» : dépendance accrue aux importations pour 90% des composants des aliments composés, flambée des cours mondiaux des céréales (maïs, orge) et chocs climatiques récurrents. Ces facteurs ont conduit à une décapitalisation préoccupante des femelles reproductrices.
Pour contrer ce déclin, la stratégie 2026-2028 délaisse le modèle traditionnel pour une approche technologique intégrée. L'association prévoit d'intensifier l'usage des biotechnologies, notamment le transfert d'embryons, et de structurer le territoire via neuf groupements professionnels. Cette nouvelle gouvernance vise à professionnaliser l'encadrement, à limiter «l'anarchie» de l'insémination non contrôlée et à sécuriser les marges des éleveurs. En misant sur cette hybridation entre biotechnologie de pointe et organisation régionale, l'ANPVR espère atteindre l'objectif ambitieux de 850.000 tonnes de viandes rouges d'ici 2030, transformant ainsi une filière vulnérable en un maillon résilient et productif de la stratégie Génération Green.
La force de la génétique réside dans la biodiversité domestique et les races locales
Selon Thomas Talli, de FranceAgriMer, «si l'on pense paradoxalement que l'avenir de l'élevage est très prometteur au niveau mondial en raison de la demande croissante en protéines animales, l'enjeu réel est de voir plus loin. Or, penser ne suffit pas, il faut agir». Un autre point crucial est celui de l'attractivité des métiers : l'avenir repose sur la jeunesse, et la question de son engagement dans la filière est centrale. «C'est un défi que nous rencontrons également en France ; il est donc essentiel de dialoguer pour partager nos expériences, car personne ne détient la solution à lui seul», estime-t-il. Selon lui, «l'élevage est une activité de temps long. Nous devons viser des objectifs lointains et ne pas nous focaliser uniquement sur l'immédiat. C'est là tout l'intérêt de l'action collective portée par les interprofessions».
Pour Talli, cette intelligence collective nationale doit s'étendre à l'échelle internationale, les pays faisant face aux mêmes enjeux. Il souligne l'importance vitale de la coopération, notamment dans le domaine de la génétique : «La force de la génétique animale réside dans la biodiversité domestique et les races locales, qui sont adaptées à leurs climats, leurs territoires et leurs systèmes de production.» Il conclut en affirmant que, plutôt que de parler de l'avenir de l'élevage au singulier, il faut envisager l'avenir des élevages dans leur diversité. «Car cette biodiversité est le socle de l'avenir de la filière et de ses éleveurs.»
Yassine Saber / Les Inspirations ECO


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