Et si la croissance ne suffisait plus ? Avec 47,1 points sur l'Indice de capacités productives, le Maroc se place en tête des économies africaines les plus solides, juste derrière l'Afrique du Sud. Pourtant, un autre chiffre, celui de 32,8, raconte une réalité plus amère : c'est le score du Royaume en matière d'infrastructures de transport, l'un des plus bas de tous ses indicateurs. À l'heure où la CNUCED appelle les Etats à «aller au-delà du PIB», ce grand écart révèle que le chemin vers une prospérité partagée et durable passe désormais par des réformes ciblées que nul ne peut plus ignorer. La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a livré récemment sa nouvelle photographie statistique des capacités productives mondiales. L'Indice de capacités productives (PCI), compilant 43 indicateurs répartis en huit piliers, ne se contente pas d'aligner des scores. Il met en évidence une vérité brutale que les agrégats de croissance, PIB en tête, masquent confortablement : dans nombre d'économies pauvres, le produit intérieur peut grimper pendant que les fondations de la prospérité, elles, restent stables. «L'élément manquant n'est pas toujours l'investissement ou les ressources. Ce sont les capacités productives», assène la CNUCED. Pour le Maroc, classé dans le peloton de tête africain avec un indice global de 47,1 points, le tableau qui se dessine est celui d'une économie aux jambes inégales, où la transformation est enclenchée mais où des chaînons faibles menacent de gripper la dynamique. Voici ce qu'il faut en retenir et ce que cela change concrètement pour chacun des acteurs économiques du Royaume. Le Maroc dans le viseur avec un PCI qui raconte une histoire en pointillés Avec un score global de 47,1, le Maroc est pratiquement au coude-à-coude avec la Tunisie (47,2) et se place dans un trio de tête africain que complète l'Afrique du Sud (51,7). La CNUCED qualifie ces performances d'«excellentes» au regard du reste du continent. C'est un satisfecit, mais pas un blanc-seing. L'analyse détaillée des huit piliers marocains révèle une économie en pleine mue, avec un score de changement structurel de 57,8, le plus élevé de tous ses indicateurs. Cela suggère que le glissement sectoriel, de l'agricole vers l'industriel et les services, est bien engagé. Les technologies de l'information et de la communication (TIC), à 57,5, confirment une adoption progressive du numérique qui place le Royaume dans le sillage des dynamiques ayant profité aux PMA ces vingt dernières années. L'énergie (50,7) et les institutions (49,4) se tiennent dans une zone médiane, tandis que le secteur privé (47,4) et le capital humain (46,5) décrochent, et que le capital naturel (40,1) et surtout le transport (32,8) constituent les talons d'Achille les plus visibles. Une photographie qui, mise en dialogue avec celle de la Tunisie, est riche d'enseignements. Tunis fait mieux en capital humain (50,6 contre 46,5), ce qui reflète un stock d'investissements éducatifs historiquement plus élevé. Mais son secteur privé est en retrait (44,5 contre 47,4) et ses institutions moins bien notées (47,3 contre 49,4). Autrement dit, le Maroc dispose d'un tissu entrepreneurial plus dynamique et d'une gouvernance institutionnelle perçue comme plus solide que la Tunisie. En revanche, il souffre d'un déficit de formation de sa main-d'œuvre, qui pourrait rapidement brider son ambition industrielle. Quant au transport, les deux pays partagent la même fragilité (32,8 pour le Maroc, 32,2 pour la Tunisie). Ce qui est un signal d'alarme pour des économies qui misent sur l'exportation et l'intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Le PCI marocain montre un pays qui a réussi son décollage structurel mais qui n'a pas encore sécurisé sa montée en gamme. Le score de 57,8 en changement structurel prouve que les industries de transformation, l'automobile ou l'aéronautique, ont bien pris racine. Mais quand on voit le capital humain à 46,5, on comprend que la disponibilité de compétences techniques pointues reste le goulot d'étranglement. Le Royaume peut construire des usines dernier cri, si les techniciens et ingénieurs manquent, la productivité stagne. Dans le détail, le capital naturel à 40,1 est un révélateur des tensions sur les ressources hydriques et de la pression sur les écosystèmes. «Cela ne signifie pas que le Maroc est pauvre en ressources, mais que sa capacité à les gérer durablement est sous contrainte», nous dit un analyste. «Pour un pays qui a fait le pari de leadership climatique, c'est un indicateur de cohérence à surveiller.» Le transport à 32,8 est peut-être le chiffre le plus préoccupant pour les opérateurs économiques. Quand la CNUCED vous attribue un score de 32,8, c'est un message aux pouvoirs publics : «l'infrastructure dure suit, mais pas assez vite». Des décisions éclairées s'imposent L'exercice du PCI n'est pas un simple bruit statistique. Il est conçu, martèle la CNUCED, pour orienter les politiques au-delà du PIB. Pour le Maroc, l'implication est immédiate. Le temps des stratégies sectorielles en silo est révolu. Chaque acteur doit intégrer la nature systémique des capacités productives. Pour les autorités publiques et les institutions de planification, le score institutionnel de 49,4 – bien que correct – indique que le renforcement de la gouvernance réglementaire reste incomplet. Quand on sait que le PCI fournit une grille de lecture pour allouer les budgets d'investissement, si le transport plafonne à 32,8 alors qu'il conditionne la compétitivité de tous les autres secteurs, un plan Marshall de la logistique intérieure n'est pas une option, c'est une nécessité. La Côte d'Ivoire, citée parmi les pays ayant gagné 4 points entre 2018 et 2024, montre que des progrès rapides sont possibles. Pour le secteur privé, le score de 47,4 – associé à un capital humain insuffisant – devrait accélérer la mutation des modèles d'affaires. On parle beaucoup de digitalisation, et c'est bien, le score TIC de 57,5 le prouve. Mais le Royaume ne peut pas avoir des usines connectées sans techniciens de maintenance formés. Les entreprises doivent investir massivement dans la formation continue et les partenariats avec les universités, au lieu d'attendre que le système éducatif livre des profils prêts à l'emploi. Le PCI nous dit : «votre capital humain est votre frein principal, agissez». Pour les investisseurs étrangers, la photographie PCI fonctionne comme un due diligence macro-économique. Un pays qui affiche un changement structurel de 57,8 mais un transport à 32,8 est un pays où les opportunités industrielles existent, mais où les coûts logistiques peuvent éroder les marges. Ainsi, un investisseur qui lit ces chiffres va demander des comptes sur les délais d'acheminement, l'état des routes, les connexions intermodales. Il va peut-être conditionner son implantation à des améliorations d'infrastructures précises. C'est un levier de négociation pour les autorités, si elles savent s'en servir. Pour les partenaires sociaux et la société civile, le score en capital humain est un plaidoyer chiffré en faveur d'une réforme urgente de la formation professionnelle. L'écart avec la Tunisie (50,6) ne s'explique pas seulement par l'histoire. Il traduit un sous-investissement relatif dans la qualité de l'éducation et la santé, deux piliers de la productivité à long terme. Le grand fossé, et ce qu'il dit du développement À l'échelle planétaire, le clivage est abyssal. Les économies développées culminent à une moyenne de 70,5 points. Le Danemark, l'Australie, les Etats-Unis naviguent dans des sphères où le capital humain, les institutions et les infrastructures forment un écosystème quasi complet. Des pays comme la Chine ou Singapour, avec une moyenne de 61,3, convergent lentement vers ce noyau dur. À l'autre bout du spectre, la Somalie ou le Niger plafonnent sous la barre des 20 points. La capacité à produire, à transformer, à relier les acteurs économiques entre eux y est si faible que toute croissance y devient un feu de paille, vulnérable au moindre choc climatique ou géopolitique. La publication de la CNUCED révèle une nuance cruciale : depuis 2020, même les économies avancées voient leurs progrès stagner. La Covid-19 a agi comme un coup de frein universel. Mais là où les pays riches disposent de matelas institutionnels et infrastructurels, les pays en développement, notamment les moins avancés (PMA), ont continué d'avancer péniblement, portés principalement par un seul moteur : les technologies de l'information et de la communication (TIC). «Entre 2000 et 2024, la croissance des capacités productives des PMA a été tirée par de fortes progressions dans le domaine des TIC», souligne la CNUCED. Le capital humain, lui, a décroché depuis la pandémie. Quant au transport, il est resté le ventre mou de la planète en développement, stagnant ou se remettant à peine des perturbations des chaînes logistiques mondiales. Un constat qui est un avertissement. Il démontre que le développement ne se décrète pas à coups d'exportations de matières premières. Le capital naturel, qui reste la principale composante des capacités productives des PMA – un peu moins qu'en 2000, mais toujours prépondérant – est à la fois un atout et une source de vulnérabilité. La dépendance aux ressources expose les pays aux cycles des commodités et retarde la mutation vers des industries diversifiées à valeur ajoutée. Ne plus se cacher derrière le PIB La CNUCED est explicite : «les gouvernements et les partenaires au développement devraient aller au-delà du PIB et adopter des outils multidimensionnels comme l'IPC pour la planification et l'évaluation». Pour un pays comme le Maroc, dont la croissance agrégée est souvent citée en exemple continental, ce message est à double tranchant. Il valide la dynamique de transformation, mais il en expose crûment les insuffisances. Ce qui change concrètement, c'est la capacité pour tous les acteurs (publics, privés, syndicaux, académiques) de parler le même langage. Un langage fait de huit piliers et de 43 indicateurs qui ne mentent pas sur la complexité du développement. Une chose est de dire que le capital humain est insuffisant. Une autre est de le voir figé dans un indice à 46,5, en dessous de celui du voisin tunisien et loin des scores des économies asiatiques convergentes. Cette quantification change la nature du débat : elle le rend moins idéologique, plus technique, plus contraignant. Le Maroc de 2026 doit désormais arbitrer. Continuer à tirer parti de ses TIC dynamiques et de son secteur privé en mouvement, ou accepter le fait que, sans un rattrapage massif dans les transports et la formation, ces atouts resteront sous-exploités. La réponse à cet arbitrage déterminera si son score de 47,1 n'était qu'une médaille continentale, ou le point de départ d'une convergence réelle vers les standards de richesses qui, comme le rappelle la CNUCED, ne se décrètent pas. Elles se construisent, indicateur par indicateur. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO