Une décennie après son lancement à Marrakech, l'initiative «Triple A» – portée par le Maroc – pour l'adaptation de l'agriculture africaine au changement climatique, a dressé son bilan et tracé les perspectives d'avenir. C'était à l'occasion d'une conférence ministérielle à Meknès, lors du récent Salon international de l'agriculture. Seyni Nafo, secrétaire général de l'initiative «Triple A», nous parle des prochaines étapes. Vous venez de tenir à Meknès, en marge de la 18e édition du SIAM, une nouvelle conférence ministérielle sur l'initiative «Triple A». Qu'est-ce qu'il faut en retenir ? Nous venons en effet de tenir la 6e édition de notre conférence ministérielle. Cette édition est toute particulière, à plusieurs égards. La première spécificité, c'est que nous venons de célébrer dix ans d'une initiative africaine. Et tout au long de ces dix dernières années, l'initiative pour l'adaptation de l'agriculture africaine est devenue une référence pour le continent, lui permettant de parler d'une seule voie dans les négociations internationales sur le climat. Et il ne s'agit pas que de parler d'une seule voix. L'initiative «Triple A» soutient le groupe des négociateurs africain en termes de production d'informations, de connaissances et d'inputs techniques. Pensez-vous qu'au cours de la dernière décennie, cette initiative, lancée à la veille de la COP22 à Marrakech en 2016, a vraiment réussi à s'imposer sur le plan africain ? Aujourd'hui, l'initiative «Triple A» est une référence. C'est la référence en Afrique pour les ministres africains de l'agriculture, et ce, en les dotant d'une plateforme qui leur donne une voix, une voix qui porte dans les négociations sur l'agriculture. Cette plateforme leur permet aussi d'échanger sur les leçons apprises et les défis qui se posent, toute en leur facilitant la mobilisation des ressources, des connaissances et de la planification stratégique. La prochaine décennie pour nous doit être celle de l'accélération et de l'amplification de l'action. Mais au-delà de ce travail, concrètement sur le terrain, qu'est-ce qui a été réalisé, notamment en termes de mobilisation financière ? Nous avons également accompagné plus d'une trentaine d'Etats africains dans la planification de l'adaptation de l'agriculture résiliente au changement climatique. Nous avons lancé également, avec l'initiative de l'adaptation africaine, un programme pour renforcer la capacité des Etats à mobiliser des ressources financières. La mobilisation de fonds est bien sûr aujourd'hui le déficit le plus important souligné par les ministres africains. Donc, c'est un élément sur lequel nous travaillons énormément. 10 ans d'action que nous venons de célébrer, mais le chemin est encore très long. Justement, quelles sont les prochaines étapes prévues dans le cadre de l'initiative «Triple A» ? Son excellence le ministre Ahmed Bouari, qui est le président de la Fondation, nous a demandé de travailler sur une vision 2036. C'est ce à quoi nous nous sommes attelés. Cette vision 2036 va renforcer les acquis et nous permettre d'aller plus loin. Aller plus loin en termes de partenariats, aller plus loin en termes de mobilisation des innovations scientifiques et technologiques, et aller plus loin dans la mobilisation des ressources. Nous allons finaliser cette vision 2036 d'ici le 16 septembre, pour la lancer au niveau mondial avec la FAO, à Rome. Pensez-vous réussir à fédérer l'ensemble des pays africains autour d'une vision commune et, surtout, réalisable ? Comme je l'ai dit, nous préparons une rencontre importante à Rome, laquelle doit nous permettre de présenter notre vision 2036. Cette vision 2036 vient donc après une décennie d'action. Et le plus important pour nous, à Rome, c'est d'afficher l'image d'une Afrique unie. Une Afrique unie qui, comme l'ont répété plusieurs ministres, à Meknès, identifie ses problèmes et les solutionne. Cela, c'est le point le plus important. La vision elle-même va être ancrée sur un certain nombre de piliers dont, en premier lieu, l'innovation et la recherche scientifique. Deuxièmement, le partenariat Sud-Sud dans le domaine de l'agriculture dans ce contexte de changement climatique. Troisièmement, il s'agira de mettre l'accent sur la mobilisation des ressources. Et, enfin, quatrièmement, le plaidoyer à l'international. Aujourd'hui, quels sont les besoins en financement pour l'adaptation de l'agriculture africaine au changement climatique ? Nous avons toujours un gap, très important, de près de 60 milliards de dollars à mobiliser pour atteindre les objectifs stratégiques des pays africains. 60 milliards de dollars, c'est un montant important, mais ce n'est pas un montant qui est impossible à mobiliser. Il faut développer des portefeuilles de projets qui soient bancables. Il faut renforcer les capacités des Etats à mobiliser eux-mêmes des ressources domestiques, émanant tant du public que du privé. Et c'est ce que nous allons faire. Nous avons une expérience avérée dans ce domaine. Et les 10 prochaines années, il va falloir accélérer et amplifier l'ction économique à l'horizon 2030. Les six engagements de la Déclaration de Meknès Adoptée le 22 avril à Meknès lors de la 6e Conférence ministérielle de l'initiative AAA, la déclaration des ministres de l'Agriculture africains et des représentants des institutions internationales se décline en six engagements. Les signataires soutiennent le document stratégique «10 ans de l'Initiative AAA : Bilan et Vision 2036», élaboré en partenariat avec la FAO. Sur le volet financier, ils appellent à la mise en œuvre effective du NCQG et à l'atteinte de l'objectif de 1.300 milliards de dollars annuels, exigent un accès simplifié aux fonds dédiés aux pertes et préjudices, une réforme du Fonds vert pour le climat et le développement de mécanismes africains innovants. Ils s'engagent à finaliser leurs contributions déterminées au niveau national (CDN) 3.0 et leurs Plans nationaux d'adaptation d'ici la COP31, avec des mesures chiffrées d'adaptation agricole. Ils affirment la nécessité de soutenir prioritairement les petits producteurs, les femmes et les jeunes, en facilitant leur accès au financement, aux intrants et aux marchés. Ils s'engagent à investir dans des systèmes d'alerte précoce et soutiennent la Plateforme internationale de la métrique de l'adaptation. Enfin, ils appellent à des partenariats public-privé ambitieux et à l'intensification des échanges Sud-Sud, en synergie avec les autres initiatives continentales. La déclaration rend hommage au Maroc et à l'engagement du Roi Mohammed VI, et conclut : «Nous rendons hommage à dix années d'action collective et nous nous engageons à faire des dix prochaines années celles de la mise en œuvre à grande échelle». Abdellah Benahmed / Les Inspirations ECO