Réunis à Meknès pour la sixième Conférence ministérielle de l'Initiative AAA, les ministres africains de l'Agriculture ont replacé l'adaptation agricole au cœur des priorités stratégiques du continent. Dix ans après le lancement de cette initiative à la COP22, l'enjeu n'est plus seulement climatique. Il touche à la souveraineté alimentaire, à la stabilité économique et à la capacité de l'Afrique à financer sa propre résilience. Dix ans après son lancement à Marrakech, en marge de la COP22, l'Initiative pour l'adaptation de l'agriculture africaine revient au centre du débat continental avec une ambition renforcée. Réunie à Meknès le 22 avril, en marge du Salon international de l'agriculture au Maroc, la 6e Conférence ministérielle de l'Initiative AAA a marqué un moment de clarification politique. Face à l'aggravation des effets du changement climatique et à l'ampleur des besoins de financement, les ministres africains de l'Agriculture ont voulu rappeler que l'adaptation agricole ne relève plus d'un traitement sectoriel. Elle touche désormais à la souveraineté alimentaire, à la stabilité économique et à la résilience du continent. Présidée par Ahmed El Bouari, ministre de l'Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, cette conférence a rassemblé les représentants de treize pays africains, dont dix ministres, ainsi que des partenaires institutionnels et financiers, des institutions de recherche et des représentants de la société civile. La présence de SAR la Princesse Sarah Bint Bandar Bin Abdulaziz, directrice exécutive du Conseil international des dattes, a donné un relief particulier à cette édition, en soulignant l'importance accordée aux enjeux d'adaptation de l'agriculture africaine aux chocs climatiques. Un anniversaire qui dépasse la commémoration Cette séquence de Meknès n'avait rien d'un simple rendez-vous commémoratif. Elle s'inscrit dans un contexte où les dérèglements climatiques s'intensifient, alors même que les moyens mobilisés restent encore très en deçà des besoins réels du continent. Les besoins de financement de l'adaptation agricole en Afrique sont estimés à 61 milliards de dollars par an, sachant que les fonds alloués ne s'élèvent qu'à 13 milliards. Le déficit atteint ainsi 48 milliards de dollars annuels. Derrière cet écart, c'est toute la question de la capacité de l'Afrique à protéger ses systèmes agricoles, ses chaînes de valeur et ses équilibres sociaux qui est posée. Dix ans pour faire émerger une voix africaine Dans son discours, Ahmed El Bouari a replacé l'Initiative AAA dans son histoire et dans sa logique fondatrice. En 2016, à Marrakech, plusieurs dirigeants africains s'étaient réunis autour d'une même urgence, celle de protéger l'agriculture africaine contre un changement climatique que le continent n'a pas provoqué mais dont il subit les effets de plein fouet, en particulier dans les zones rurales. De cette conviction est née l'Initiative pour l'adaptation de l'agriculture africaine, portée par la vision de SM le Roi Mohammed VI. Dix ans plus tard, l'objectif est moins de rappeler l'acte de naissance que de mesurer le chemin parcouru et d'ouvrir une nouvelle phase. Le bilan mis en avant à Meknès témoigne d'une montée en puissance progressive. Sur le plan continental, l'Initiative AAA a accompagné une trentaine de pays africains dans le renforcement de leur planification nationale en matière d'adaptation agricole. Elle a contribué à faire émerger des positions convergentes lors des conférences ministérielles organisées au fil des années. Elle a aussi aidé à installer plusieurs thèmes dans les agendas nationaux et régionaux, notamment l'agroforesterie, les services climatiques, les métriques d'adaptation et la finance climat. En assurant le secrétariat de la Plateforme internationale sur les métriques d'adaptation (IPAM), elle a également participé à structurer un outil collectif encore absent du paysage mondial du financement climatique. L'adaptation agricole change de statut Mais au-delà du bilan, c'est bien le changement d'échelle qui domine désormais. Les ministres africains réunis à Meknès ont clairement affirmé que l'adaptation de l'agriculture ne peut plus être abordée comme une réponse ponctuelle, ni comme une simple variable des politiques agricoles. Elle constitue désormais un levier stratégique pour la souveraineté alimentaire, la stabilité économique et le développement durable du continent. Cette inflexion est importante. Elle signifie que l'agriculture climato-résiliente est appelée à devenir une priorité structurante de l'action publique africaine, au croisement des politiques agricoles, climatiques, sociales et budgétaires. Une feuille de route pour 2026-2036 La conférence de Meknès a aussi ouvert un nouveau chantier. Les participants ont soutenu la note de concept du document stratégique intitulé «10 ans de l'Initiative AAA, Bilan et Vision 2036», dont l'élaboration a été confiée à la Fondation Initiative AAA, en partenariat avec la FAO. Ce travail doit servir à la fois de diagnostic des dix années écoulées, d'analyse actualisée de l'état de l'adaptation agricole sur le continent et de feuille de route opérationnelle pour la période 2026-2036. L'enjeu est clair. Il s'agit de transformer une dynamique politique en cadre d'action plus robuste, mieux articulé aux besoins des Etats africains et aux priorités des grands partenaires internationaux. Le financement, nerf de la prochaine décennie Cette projection vers 2036 s'accompagne d'une vision plus précise des leviers à mobiliser. Ahmed El Bouari a insisté sur la nécessité de soutenir des solutions enracinées dans la science, éclairées par les réalités locales et portées par des partenariats inclusifs. Il a aussi rappelé que le déficit de financement ne pourra pas être comblé sans une implication plus forte du secteur privé, qu'il s'agisse du crédit accessible, de l'assurance agricole ou du financement des chaînes de valeur. L'Initiative AAA veut ainsi entrer dans sa deuxième décennie avec des priorités explicites : accélérer les solutions qui fonctionnent, renforcer les services climatiques destinés aux agriculteurs et plaider pour un financement plus équitable, reposant davantage sur les subventions que sur des prêts venant alourdir la dette des Etats. Cette dynamique doit, en outre, bénéficier pleinement aux femmes et aux jeunes, explicitement cités parmi les publics à mieux intégrer dans les politiques d'adaptation. Au terme des travaux, les ministres ont adopté la Déclaration de Meknès. Ce texte réaffirme leur engagement à faire de l'adaptation agricole une priorité stratégique continentale. Il salue également le rôle du Maroc, sous l'impulsion de SM le Roi Mohammed VI, dans le portage politique et diplomatique de l'Initiative AAA et dans la promotion d'une coopération Sud-Sud active au service de la résilience agricole en Afrique. À travers cette reconnaissance, le Royaume consolide sa place de chef de file sur un sujet où l'enjeu n'est pas seulement agricole, mais aussi géopolitique et économique.