Faut-il en appeler aux Confessions de Rousseau pour présenter aux lecteurs (qui en seront éberlués) le récit de Malik Kuzman Tout le monde aime Mohamed paru aux éditions Léo Scheer en juillet 2011? En 1765, Jean-Jacques Rousseau commence d'écrire Les Confessions qui furent publiées en 1782, quatre ans après sa mort. Malik Kuzman publie Tout le monde aime Mohamed en étant bel et bien vivant, sous un «nom d'auteur», nous dit son éditeur, qui est donc le pseudonyme «du jeune homme qui raconte ici sa vie». Meilleur père que Jean-Jacques dont on suppose qu'il déposa son premier enfant aux Enfants trouvés, le narrateur de Tout le monde aime Mohamed achète, à la dernière ligne du récit «le machin à la gomme pour les dents du petit». Rousseau écrivait : «Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes, je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre». Malik Kuzman n'est pas loin de se tenir pour autre, et il le suggère avec une auto-ironie délicate, une finesse nerveuse du trait, de l'autoportrait, dans une immersion au profond de soi-même qui témoigne d'une intelligence tranchante et d'une audace passionnément transgressive. Tout le monde aime Mohamed est la confession d'un adolescent qui vend ses charmes, compulsivement, à partir de la petite boutique de réparation de téléviseurs que tient son père à Tamrir. Ses «passes» le mènent parfois à Agadir et ses clients sont innombrables, des compatriotes, jeunes et moins jeunes, et des étrangers. Dès lors, même si tout le monde aime Mohamed, qui va aimer lire Malik Kuzman ? Ceux qui ont déjà lu les récits de Rachid O. Plusieurs vies (Gallimard, 1996), d'Abdellah Taia Une mélancolie arabe (Seuil, 2008) ou de Farid Tali Prosopopée (P.O.L, 2001) ? Mais les vrais lecteurs de Tout le monde aime Mohamed ne seront pas ceux que titille l'homoérotisme. Ils se recruteront surtout parmi ceux qui aiment la littérature En effet, Tout le monde aime Mohamed est d'abord, et avant tout, une remarquable réussite littéraire. Si impressionnante qu'on en vient à craindre une supercherie littéraire, mais plus admirable, certes, que les crapoteux ouvrages de Paul Smain, nom d'auteur que l'on présentait comme celui d'un jeune Marocain et sous le masque duquel se cachait le graphomane Jack-Alain Léger. Avec Tout le monde aime Mohamed, l'affaire semble plus loyale. Il s'agit d'un récit fait au magnétophone par Malik Kuzman et dont la retranscription nous est donnée à lire. On en aime la loyauté râpeuse et le sens de l'élection qui traverse tout le texte de celui qui va devenir un «épousé franco-marocain» mais aimerait presque planter son paquetage pour courir à la rencontre de sa jeunesse « et ramasser ce qui reste des pommes d'or dans les jardins de Tamrir !» En quatrième page de couverture, il est dit que «ce récit authentique est, en même temps qu'un témoignage sur des réalités qu'on préfère généralement dissimuler, un roman d'aventures picaresques qui exalte tous les registres, du joyeux au tragique» et la conclusion du texte de présentation évoque avec justesse «un hommage paradoxal à la pureté souveraine de la jeunesse». Tout est dit là car ce qui frappe, ce qui émeut dans Tout le monde aime Mohamed, c'est l'irrésistible amour de la vie du narrateur, embarqué dans des pratiques improbables à force d'être chacune le multiple de la précédente et de la suivante. En épigraphe, Malik Kuzman cite le Coran et, précisément, la sourate V : «O vous qui croyez, n'interrogez pas sur des choses qui, se elles vous sont divulguées, vous feront du mal». Au premier paragraphe, Mohamed ne connaissait que la sourate d'al- Kawtar, et il avait peur du maître : «Aucun secours pour me rattraper. Son grand tuyau récupéré chez les électriciens va encore me faire pousser aux fesses des artichauts sauvages!» A la fin du livre, une scène, en France : «J'ai rêvé, cet après-midi, en poussant mon caddy dans les allées du supermarché. J'ai voulu me rassurer encore sur la langue de ma mère. (…) J'ai oublié le nom qu'on donne à la tournée de thé qui sert de gage aux joueurs de cartes». Malik Kuzman est bel et bien le joker de la nouvelle littérature marocaine de langue française. Un joker ténébreux et facétieux, libre autant que le sont les lecteurs, de reconnaître son talent ou de le dédaigner. On souhaite bien sûr que Malik Kuzman nous donne d'autres livres, sans perdre la grâce inquiète qui nimbe chaque page de Tout le monde aime Mohamed.