Alors que les combats se poursuivent, une nouvelle Libye se dessine. Jean-Yves Moisseron, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et rédacteur en chef de la revue Maghreb-Machrek, met en évidence les fragilités du CNT et l'impact du devenir libyen dans le monde arabe. Hier, à la mi- journée, les combats faisaient rage dans le quartier de Bab Al Azizia, le QG de Mouammar Kadhafi. De son côté, le colonel Kadhafi, jouant au chat et à la souris avec les rebelles, demeure introuvable. Après avoir assuré s'être baladé «incognito» dans les rues de Tripoli, un message audio attribué à Kadhafi a appelé les habitants à «nettoyer» la capitale libyenne de la présence des insurgés. Alors que le colonel qualifie la perte de la résidence comme un «repli tactique», la communauté internationale se félicite de la «victoire» des rebelles et annonce déjà plusieurs réunions pour préparer l'après-Kadhafi. Le QG de Mouammar Kadhafi à Tripoli, est tombé, mais Kadhafi demeure encore introuvable. Une fois arrêté, quel sera le sort du colonel ? C'est très difficile à dire. Il a de moins en moins d'arguments pour négocier une sortie. L'hypothèse d'une fuite à l'étranger est possible mais très limitée. Se réfugier dans sa tribu d'origine, à Syrte, au sein de son clan avec une immunité aurait pu être négocié avant, mais la chute de son QG et de Tripoli font qu'il n'a plus grand chose à négocier. La zone de Syrte, qu'il contrôle encore, se réduit comme peau de chagrin. Il risque d'être appréhendé ou abattu dans les combats. Il peut se cacher pendant un certain temps, mais il ne pourra pas échapper à une justice locale ou internationale s'il n'est pas mort. Marqué par de nombreuses dissensions, le CNT est-il prêt à assurer la relève ? Deux hypothèses existent : soit Kadhafi est pris, son clan accepte de rendre les armes et un consensus politique se crée entre les partis et les tribus. Dans ce cas, le CNT sera en capacité d'instaurer la stabilité nécessaire à la reconstruction du pays. Soit deuxième scénario, plus noir : les différentes factions représentées au sein du CNT commencent à lutter entre elles pour le contrôle des ressources pétrolières. L'assassinat de Abdel Fatah Younes est un mauvais signe. Il a été tué car il commençait à avoir le contrôle sur les militaires. C'est une logique d'affrontement tribal, qui maintient un équilibre d'hostilités permanent rejetant tout Etat central. Dès qu'une personne devient trop puissante, une coalition se forme pour éviter qu'elle soit trop dominante. Jean Yves Moisseron Une présence internationale est-elle envisageable pour assurer le déroulement de l'après-conflit ? Je ne crois pas du tout. Ce serait une très mauvaise idée. La société libyenne garde un très mauvais souvenir de la colonisation italienne, à laquelle elle s'est opposée. La légitimité du CNT est d'ailleurs affectée par le soutien de l'étranger. L'étranger et l'Occident constituent un repoussoir pour une partie des Libyens. Le rôle de la communauté internationale devrait donc être assez discret. Mais pourtant, Washington, Paris et Londres entendent bien garder une mainmise sur le pays dans l'après-Kadhafi… En effet, les pays veulent avoir une mainmise sur les grands marchés qui s'ouvrent dont celui central du pétrole, qui va être remis en marche. C'est un grand marché où chaque pays qui a pris des risques va entrer en compétition pour récolter sa part. « Ce qui se passe en Libye aura un effet mécanique en Syrie », a affirmé le philosophe Bernard-Henri Lévy. Partagez-vous cette lecture ? Cela aura une influence à condition que nous ne rentrions pas dans une « somalisation » de la Libye. Après l'intervention militaire, la Somalie est entrée dans 20 années de guerre, marquées par l'instabilité, la piraterie et l'absence de contrôle aux frontières. Ce scénario n'est pas totalement exclu en Libye. Le résultat serait extrêmement négatif pour la communauté internationale et le monde arabe. Cela sera plutôt un argument pour les Syriens pour maintenir un Etat autoritaire. En revanche, si la Libye rentre dans un processus démocratique, le risque pris par la communauté internationale pour soutenir les insurgés sera payant. On verra apparaître un continuum entre l'Egypte, la Tunisie et la Libye, et une partie du monde méditerranéen aura basculé dans une autre ère, ce qui influencera les autres pays arabes, dont le Maroc.