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Le sexe dopé
Publié dans Le temps le 03 - 09 - 2009

La consommation des dopants sexuels se banalise, d'après les spécialistes. Sous la pression du plaisir, les médicaments cèdent la place à l'aphrodisiaque. Face à l'exigence de performance, les différentes pilules miracles ont révolutionné la vie intime des Marocains. Enquête.
C'est la fin des compromis, pour reprendre le slogan publicitaire d'une marque de voitures. Une décennie après l'arrivée du Viagra et de ses gélules consoeurs, les Marocains y vont franco : la recherche du plaisir sexuel est désormais revendiquée “cash” par les femmes, de façon décomplexée, sans faux-semblants ni hchouma. Et les dopants sexuels semblent être le remède miracle trouvé par les hommes pour satisfaire le désir brûlant et dorénavant assumé de ces dames. Le phénomène n'est pas l'apanage d'une génération de jeunes branchés, avalant en secret une pilule bleue à la sortie d'une boîte de nuit, afin d'éviter la tant redoutée panne du petit matin, ou plus simplement pour “assurer à fond” devant la compagne d'un soir. Non. C'est aujourd'hui Monsieur tout le monde qui a recours au dopant magique. Cela va de l'homme dans la cinquantaine et plus, en passant par le vieux hadj polygame, ou le cadre stressé. Sans oublier le jeune post-ado, désirant “performer” auprès d'une nouvelle rencontre. “Dans nos cabinets, nous voyons de tout. Certains hommes âgés viennent avec leur grande fille pour parler prostate… avant de dévier en privé sur des problèmes d'érection. D'autres viennent en couple. D'autres enfin sont envoyés chez nous manu militari par leurs épouses insatisfaites au lit !”, explique un urologue.
Révolution dans les chambres à coucher
D'ailleurs, depuis l'arrivée de la fameuse pilule bleue sur notre marché, les femmes marocaines ont trouvé l'argument-massue pour cesser de subir en silence. Dans l'intimité des chambres à coucher, c'est une révolution qui est en marche, probablement plus importante et plus marquante que la réforme de la Moudawana. Les cabinets des urologues et autres sexologues regorgent d'anecdotes à ce sujet. “Un jour, un homme de condition modeste m'a confié qu'il devait s'acquitter du devoir conjugal chaque soir. Sinon, son épouse maugréait toute la nuit, l'empêchant de dormir. Il venait demander ce qu'il appelait un remontant”, confie un médecin. Un autre patient se plaignait d'une souffrance moins commune : en cas de “défaillance”, sa femme le punissait en lui pinçant la cuisse la nuit durant, en le traitant de tous les noms. L'explication paraît simple : du moment que le Viagra existe, la frustration sexuelle féminine n'est plus tolérée… car l'homme n'a plus d'excuse ! “Dans les couches sociales les plus modestes, le plaisir sexuel est capital. Pour la simple raison que l'accès à des plaisirs autres que le sexe sont plus mal aisés ! Du coup, même dans l'imaginaire populaire, la satisfaction de la conjointe est érigée en devoir sacré”, explique ce sociologue. Et d'ajouter : “Un médicament est synonyme d'espoir. Du moment que la femme sait qu'une solution médicale aux difficultés de son mari existe, elle n'hésite pas à le pousser à consulter. La sexualité n'est plus un tabou au Maroc”.
Du côté des hommes, le recours aux “dopants sexuels” a des moivations encore plus profondes, tant le plaisir sexuel, ou plutôt la performance, prend les allures d'un challenge permanent. Un “mâle” ne saurait supporter d'être attaqué dans sa virilité, qu'une femme lui lance un “n'ta machi rajel”. Plutôt mourir que d'entendre une telle injure. Du coup, les hommes - sous pression - consultent, demandent conseil et les plus avisés surfent sur internet, s'informent… et consomment en silence. “L'acte de consommation des dopants sexuels s'est banalisé. Mais il reste un acte privé, à l'abri des regards. Il n'est que très rarement assumé publiquement”, commente un sexologue. Le dopage sexuel chez la gent mascline ne date pas d'hier. Les recettes et mixtures plus ou moins efficaces font partie de la tradition “médicinale marocaine” : le miel, les fruits secs et les mélanges d'épices n'ont-ils pas toujours été vantés pour leur vertus aphrodisiaques voire “dopantes” ? Aujourd'hui encore, dans certains quartiers populaires, et notamment sur la place Jamaâ El Fna, le Koudenjal (mélange d'épices) fait toujours partie des boissons les plus prisées par la population locale. Mais l'arrivée de la pilule bleue, auréolée de son aura scientifique, a définitivement chamboulé les comportements et décomplexé l'usage des “starters” sexuels.
Parfois, preuve d'amour ou aveu d'impuissance de la part de leurs compagnons, ce sont les femmes qui partent acheter le fameux dopant, qui se décline désormais selon plusieurs marques. Ayant reniflé le marché juteux du plaisir sexuel, plusieurs laboratoires se sont en effet engouffrés dans la brèche. Après le Viagra (Pfizer), Cialis (Lilly) et Lévitra (Bayer) sont venus sur le marché des “dysfonctionnements érectiles”, avant d'être suivis par une flopée de marques génériques, aux noms aussi évocateurs que Zoltane ou Erector. C'est un business de plus de 100 millions de dirhams par an dans lequel les marques génériques “low-cost” (40DH/la gélule !) commencent à grignoter de plus en plus des parts de marché, bien que le trio Viagra-Cialis-Levitra reste loin devant. “Les marques génériques ont un succès auprès du public en raison de leur prix modeste et drainent une clientèle qui a un faible pouvoir d'achat”, commente un pharmacien. Et cela ne manque pas d'avoir des effets pervers.
La saga du Viagra
En effet, comme pour le reste de ses soucis de santé, le Marocain privilégie l'automédication, même pour “performer” sexuellement. Une étude sponsorisée par les laboratoires Bayer sur les habitudes sexuelles des Marocains, et dont les résultats viennent d'être dévoilés le vendredi 22 mai à Skhirat (voir encadré), le montre clairement. L'automédication en matière de dopants sexuels gagne du terrain et peut avoir des répercussions sur la santé des personnes cardiaques ou autres. “Comme pour tous les médicaments, et a fortiori dans le traitement des troubles érectiles, l'avis d'un médecin reste important”, tranche un sexologue.
Pour autant, il est peu probable que les Marocains entendent le message, tant ils sont habitués à faire leurs emplettes chez le pharmacien et sont prêts à tout pour atteindre le nirvana sexuel. “Ce qui me préoccupe le plus, c'est la consommation des dopants sexuels par les jeunes. Franchement, ils n'en ont pas besoin. Ce sont des usines à hormones. Or, aujourd'hui, ils prennent du Viagra ou autre pilule comme on boit du Red Bull. C'est très grave”, poursuit notre source. Le constat est pourtant là : les dopants sexuels font désormais partie de la vie intime des Marocains. C'est une véritable saga pour ces médicaments.
Introduite au Maroc voilà 11 ans, peu se doutaient en effet du succès foudroyant que connaîtra le Viagra au Maroc. Juste après son lancement aux Etats-Unis, la pilule bleue arrive au Maroc, précédée d'un buzz impressionnant où tout est dit et son contraire. Le laboratoire américain Pfizer craint la réaction des conservateurs dans un pays certes ouvert, mais musulman tout de même. Le laboratoire prend soin de présenter le Viagra comme un médicament, pour éviter toute fausse interprétation. Peine perdue. L'opinion publique capte le message dans le sens d'un dopant sexuel ! Malgré une campagne de communication à grande échelle, les ventes ne décollent pas. La raison : les médecins rechignent à prescrire le traitement, sachant que la France elle-même ne l'avait pas autorisée à l'époque et qu'un décès aux Etats-Unis d'une personne cardiaque a été attribué (à tort) à la prise du Viagra. Le laboratoire décide alors de mener une campagne d'évangélisation des médecins et les résultats ne se font pas attendre. Pour renforcer “l'acceptation publique”, Pfizer n'hésite pas à mobiliser, sur le plan de la communication, des icônes mondiales comme la légende Pelé… y compris au Maroc. Depuis, le succès est au rendez-vous et le public en redemande. Le marché accueille d'autres marques et le business des dopants sexuels se démocratise, touchant l'ensemble des couches sociales. Mais business ou pas, l'engouement des Marocains pour un plaisir épanouissant est bel et bien là. Preuve qu'en matière de sexualité, c'est effectivement la fin des compromis.
UN DOSSIER DE LA
REDACTION


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