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Zineb El Rhazoui, frondeuse du ramadan
Publié dans Le temps le 29 - 09 - 2009

« Chaque année, il y a des lynchages de non-jeûneurs alors que la Constitution garantit la liberté de culte »
Le happening des activistes libertaires relance le débat sur l'adéquation du dogme religieux à la modernité sociale.
« Pédante tu es, et perdante tu seras ». Sur Facebook, ce type de réactions hostiles a fait florès depuis que le groupe MALI, créé sur Internet il y a quelques semaines, a décidé de briser un tabou et d'en faire un exemple de militantisme pour les libertés individuelles. « Au Maroc, plus que dans d'autres Etats, la défense de nos libertés individuelles est une nécessité. Abus de pouvoir, inquisition socioreligieuse, intolérance, textes de loi abusifs, étouffent nos libertés fondamentales. D'où l'importance d'un Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles : MALI » écrivent dans leur manifeste, les fondateurs du mouvement, deux jeunes femmes : Zineb El Rhazoui, 27 ans, journaliste et Ibtissam Lachgar, 34 ans, psychologue. La journaliste n'est pas à son premier fait d'armes. En novembre 2007, elle signe dans le Journal Hebdomadaire une enquête sur les croyances sectaires qui fera grand bruit . Elle a aussi couvert l'offensive istraélienne sur Gaza et réalisé un documentaire sur Bouya Omar.
El Rhazoui n'a pas le profil lisse et superficiel que lui brosse aujourd'hui la presse. Elle a enseigné la méthodologie de l'écrit et de la recherche à l'Université Française d'Egypte et l'arabe classique à des étudiants militaires de Saint-Cyr en stage de formation au Caire. Elle devrait défendre dans quelques semaines à l'EHEES de Paris un mémoire de Master en Sociologie des Religions sur l'évangélisation au Maroc.
Dimanche 13 septembre, en fin de matinée, Zineb et Ibtissam sont dans le train qui relie Casablanca à la capitale avec un petit groupe de jeunes gens d'extractions sociales diverses, ralliés au mouvement grâce à l'exceptionnel buzz créé sur les sites communautaires et les blogs tenus par des activistes progressistes. La même communauté qualifiés au mieux d' « idéalistes », au pire de « nihilistes », qui à chaque poussée de fièvre sécuritaire au Maroc se mobilise sur Internet pour faire entendre la voix de ceux qu'on appelle souvent au Maroc les « modernistes ».
Le groupe des 9 % de déçus
A l'orée des années 2000, au balbutiement de cette vague contestataire, certains d'entre eux étaient déjà en première ligne pour l'organisation d'une manifestation à Rabat soutenant le projet de la réforme de la Moudawana alors que les islamistes et les conservateurs faisaient une démonstration de force dans les artères de Casablanca pour faire capoter le projet. Ils défendront avec force les jeunes musiciens condamnés au nom de Sa Majesté par la justice pour satanisme dans la fameuse affaire des rockers au look gothique de Casa. Plus tard, ils utiliseront la puissance de la communication virale de la Toile pour faire connaître le sort ubuesque de Fouad Mourtada, embastillé pour avoir crée un pastiche du profil du prince Moulay Rachid sur Facebook, fustiger l'Etat dans l'affaire des homos de Ksar El Kébir, celle des blagues populaires publiées par l'hebdomadaire arabophone Nichane jugées intentatoires à la religion, la fausse vraie manifestation fomentée par les autorités contre Le Journal Hebdomadaire accusé d'avoir reproduit les caricatures danoises du prophète Mohammed ou encore plus récemment lorsqu'ils ont eu l'idée de constituer le groupe des 9% en référence à la frange des déçus du système révélés par le sondage sur la popularité du roi qui aura valu cet été la destruction de 100 000 exemplaires des magazines TelQuel et Nichane.
Une dizaine de membres du MALI se donnent rendez-vous à la gare de Mohammedia, leur point de ralliement avant de se diriger vers une zone dégagée, à l'extérieur de la ville, leur objectif clameront-ils était de rompre le jeune « dans un espace non clos, mais dans une relative discrétion », l'intention n'étant pas de le faire de manière ostentatoire. Leur mot d'ordre essentiel étant avant tout de « protester contre l'ingérence dans la vie privée et pour la liberté de ne pas jeûner ramadan ». Les manifestants munis de leurs sandwichs voulaient casser la croûte lors d'un happening dans une petite forêt de Mohammedia et non dans le hall de la gare comme l'a prétendu la presse. Une centaine de policiers et de militaires (« 100 policiers contre 10 sandwichs », titrera non sans malice le quotidien madrilène El Mundo), étaient amassés à leur descente de train. Les forces de l'ordre ont procédé à des fouilles systématiques « quand ils ont vu que nous avions de la nourriture dans nos sacs, ils nous ont obligés à rebrousser chemin vers Casablanca dans le train suivant» relatera une manifestante. «Notre objectif était de dire que nous sommes marocains, nous n'observons pas le jeûne, mais nous avons le droit d'exister. Chaque année il y a des arrestations et des lynchages publics de non-jeûneurs alors que la Constitution marocaine garantit la liberté de culte » expliquera une autre membre du MALI dans les colonnes d'El Mundo. La presse fera d'ailleurs état en effet de dizaines d'arrestations lors de ce Ramadan pour non observation du jeûne en public assorties de condamnation à la prison ferme. Des jugements expéditifs qui n'ont pas eu le même écho médiatique que celui suscité par le MALI. La présence de la presse internationale, essentiellement espagnole, le statut particulier du groupe, identifié comme étant une initiative de journalistes par les autorités, aura fait réagir le Procureur du roi qui ordonnera à la police judiciaire de procéder à l'arrestation des impétrants pour des « raisons de sécurité civile » selon la version officielle, abondamment relayée par la télévision publique à une heure de grande écoute et par l'agence MAP. L'agence officielle donnera le ton bien avant que les mandats d'amener soient délivrés par le parquet à la Police judiciaire de Mohammedia. Celui-ci s'est appuyé dans sa décision sur l'article 222 du Code pénal marocain. Une disposition légale jugée contraire aux normes internationales en matière de libertés individuelles comme l'ont rappelé avec insistance les organisations de défenses des droits de l'homme comme l'AMDH, l'OMDH et Human Rights Watch (HRW). D'ailleurs, rappellent des ténors du barreau comme le bâtonnier Abderrahim Jamaï qui devrait prendre la défense des membres du MALI en cas de procès, cet article de loi ne peut servir de base juridique aux poursuites, les personnes interpellées n'ont en définitive pas rompu le jeûne en public. Ils ne peuvent pas être valablement condamnés pour un supposé délit d'intention. « Nous sommes encore une fois face à une décision arbitraire, car l'infraction supposée n'a pas été commise » plaide t-il. Il ajoute aussi que l'encerclement et la privation de mouvement imposée au groupe à Mohammedia « viole tout simplement les dispositions élémentaires de la loi ». Il va plus loin en affirmant que « l'activation d'associations religieuses comme l'instance des Oulémas de la ville, la mobilisation politique de la Chabiba Ittihadiya, une émanation d'un parti pourtant de gauche et siégeant au gouvernement, les diatribes de la presse partisane de l'Istiqlal, procèdent d'un véritable appel au lynchage et à une forme dangereuse de lapidation et d'excommunication ».
L'inadéquation des textes de loi
Au-delà des débats juridiques, l'affaire met en exergue une réalité bien plus pesante : l'inadéquation des textes de loi avec une réalité sociale en pleine effervescence, confrontée à la mondialisation des mœurs et des idées. Si l'Islam est la religion d'Etat, la question de la liberté de culte dont la Constitution garantit le respect est de nouveau battue en brèche. « Il y a un problème de clarification à ce niveau » explique Me Jamaï : « la liberté de culte dont se prévaut le MALI est en phase avec une conception évidente du droit au libre arbitre. Or, sur le plan politique, la religion d'Etat éteint le droit à l'autodétermination de chacun, ce qui est contraire aux libertés fondamentales ». Là où le débat d'idées est nécessaire, l'interdit est érigé au nom de la notion évasive de « communauté » et de « majorité écrasante » comme s'en défendent les islamistes où les conservateurs, à l'image des propos offensifs de Mustapha Ramid du PJD qui n'hésite pas à reléguer le droit de chacun de ne pas observer les préceptes religieux à celui de disposer de son corps dans le seul espace confiné du privé. « Dans cette logique, la prière, qui est tout comme le carême, un des piliers de l'Islam, pourrait de facto être une obligation sociale », explique un exégète. Une cohérence dont se prévaut le régime des Mollahs en Iran ou par les défenseurs de l'application textuelle de la Chariaâ.
Pour Zineb El Rhazoui, qui vient de quitter le Journal Hebdomadaire pour des raisons professionnelles, « l'islam existe depuis des siècles et n'a pas besoin des islamistes pour le défendre, et d'ajouter : il ne sera nullement ébranlé par des personnes qui ont fait le choix, pour des raisons qui leurs sont propres, de ne pas observer une prescription religieuse. Si nous permettons aux forces de l'obscurantisme de faire la loi dans notre société, chaque femme non voilée, chaque personne qui ne fait pas la prière ou qui boit de l'alcool pourra craindre les représailles des radicaux. Nul n'est à l'abri du passage à l'acte d'un fanatique, mais cela ne doit pas nous empêcher de nous exprimer librement et de militer pour le Maroc que nous rêvons : un Maroc tolérant, libre et pluriel. De tous temps, l'islam s'est proclamé comme une religion sans contraintes (dîn yousr), martèle El Rhazoui, les prescriptions religieuses existent, les fidèles sont appelés à faire de leur mieux pour les respecter. Toutefois, nul ne peut juger de l'adhésion des autres à une règle religieuse, et encore moins le contraindre à l'observer, c'est contraire à la religion musulmane qui prône une relation directe avec Dieu, sans intermédiaire ». Dans une interview accordée en août au quotidien parisien Libération, l'islamologue laïc Abdelwahab Meddeb tire la sonnette d'alarme quant à la pratique du jeûne du ramadan. Selon lui, dans de nombreuses sociétés, et notamment au Maroc, le jeûne a tendance à devenir un phénomène social, plus qu'un exercice spirituel. Les membres du MALI adhèrent à ce point de vue. « Nous pensons que chacun doit avoir la liberté de pratiquer sa religion en son âme et conscience. Ceux qui souhaitent jeûner doivent pouvoir le faire sans contrainte, où qu'ils soient dans le monde. Ce que nous dénonçons, c'est la stigmatisation des dé-jeûneurs et leur pénalisation du point de vue de la loi. Dans notre activité du dimanche dernier, il y avait des jeûneurs parmi nous, qui soutenaient le droit des dé-jeûneurs à exister librement, sans hypocrisie », argumente El Rhazoui.
La question dépasse le seul cadre du débat sur les libertés individuelles. Elle interpelle sur les fondamentaux du contrat social avec la monarchie qui tire évidemment sa légitimité première de la notion de Commanderie des Croyants. Si ce lien est très largement accepté, il ne l'est pas seulement dans sa lecture culturelle, symbolique ou identitaire. La sacralité telle que définie par la Constitution marocaine impose un dogme que le régime a de grandes difficultés à synthétiser avec la modernité. Un état de fait qui transpire dans les relations chaotiques du pouvoir avec la presse, les ONG et la frange progressiste de la société civile qui déminent depuis des années les lignes rouges imposées.
Ghalia Slaoui
Article 222 du code pénal : « Toute personne qui, notoirement connue pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne en période de ramadan est punie d'une peine d'emprisonnement de un à six mois et d'une amende de 12 à 120 DH. »


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