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Mohamed Jalid Les intellectuels marocains ne sont pas suffisamment ouverts sur les médias !
Publié dans Libération le 20 - 05 - 2019

Il est de relations floues, ambiguës ou pour le moins confuses… les rapports liant les intellectuels aux médias sont de ce genre qui ne permettent jamais une lecture facile, univoque ou encore superficielle. Dans l'histoire de ces «liaisons dangereuses», les uns veulent tirer grand profit de l'autre, sans pour autant être soumis à ses caprices ou à ses désirs et finalités. Loin des schémas réducteurs, nous voulons plutôt ouvrir les portes aux intellectuels marocains pour mettre la lumière sur ces rapports. Le sociologue français Pierre Bourdieu en a fait l'expérience, et avait développé une réflexion critique du rôle des médias … Il en sort avec un livre qui fait prévaloir une idée selon laquelle les médias sont plutôt ligotés aujourd'hui par des contraintes financières et mercantilistes, les poussant plutôt à entreprendre une sélection d'informations qui correspond aux impératifs du marché.
Libé : Quelle lecture faites-vous du champ médiatique marocain?
Mohamed Jalid : Il paraît opportun de distinguer la presse écrite traditionnelle et les nouveaux médias électroniques. En effet, la part de marché de la première diminue au profit des seconds qui recueillent surtout les préférences des gens éduqués et des jeunes. Il y a quelques années, les ventes des quotidiens dépassaient encore les trois cent mille exemplaires par jour. Malheureusement, le recul ne peut être chiffré actuellement car, par souci de discrétion peut-être, l'OJD n'a toujours pas communiqué les chiffres actuels. En revanche, une augmentation notable est clairement perceptible pour les sites Internet, les pages Facebook et autres vidéos de youtubeurs.
Alors se pose la question suivante: est-ce que les nouveaux médias électroniques sont vraiment une alternative aux médias traditionnels ? En d'autres termes, est-ce que la qualité est au rendez-vous? Malheureusement, non. Le sensationnel a tendance à primer sur l'établi, quand ce n'est pas des fake-news visant à faire le buzz. Je ne perçois pas ici de sites Internet qui peuvent jouer un rôle d'ampleur similaire à Mediapart, ce site français d'information indépendant qui a soulevé plusieurs problèmes d'intérêt national.
Quels rapports avez-vous personnellement avec les médias
marocains ?
Je me positionne en tant que producteur, et non seulement comme consommateur, car je contribue dans la rubrique culturelle du quotidien Akhbar Lyaoum. Ainsi, je m'efforce de faire un journalisme de qualité qui rend compte de l'actualité des productions culturelles tant au niveau national qu'international. Ma tâche consiste à écrire des articles et des comptes-rendus sur la base de lectures, de conférences et d'entretiens et même de traductions.
Je suis aussi un chercheur avide et un friand d'informations, en lien avec le domaine culturel. Mais je constate un certain manque d'intérêt pour la culture chez de nombreux médias. Parfois je dois recourir à la presse étrangère, parce que je ne trouve pas tout ce dont j'ai besoin pour mes articles localement.
Personnellement je me n'intéresse plus, depuis quelques années, aux télévisions nationales. Elles ne sont plus en phase avec l'actualité, en tout cas culturelle, ni porteuses d'informations pertinentes dans ce domaine : l'aspect spectaculaire prime sur tout.
Quelle image les médias nationaux réservent-ils aux intellectuels marocains ?
D'abord, nous devons définir l'acception du mot ‘intellectuel'. Est-ce l'écrivain/ l'auteur au sens général? Est-ce le penseur (le philosophe par exemple)? Ou l'homme des lettres? Ou le critique? Ou est-ce qu'il s'agit d'un ‘opinionator'- comme disent les anglais- qui donne son avis sur des questions relatives à l'espace public? Personnellement, j'adopte ce dernier sens, tant que les autres fonctions sont liées à des espaces différents, tels que le travail de terrain ou dans un laboratoire, la méditation, la créativité littéraire, etc.
Ainsi, l'intellectuel marocain, en ce sens, est présent dans les différents médias, par ses activités politique, sociale, économique et culturelle. Sa participation et son engagement dans l'espace public sont souvent couverts médiatiquement. L'exemple le plus frappant, qui peut être cité, est Hassan Aourid ou Ahmed Assid.
En revanche, le romancier et le penseur sont moins présents dans les médias marocains. Pire que ça, le poète, l'artiste plasticien ou l'universitaire ne sont médiatisés que rarement et partiellement. C'est le résultat d'une "politique" éditorialiste qui s'imagine, toujours à tort, que les couvertures culturelles n'ont qu'une audience très limitée, parmi les lecteurs de journaux, les auditeurs ou les téléspectateurs. Reste à dire que la culture à travers les médias marocains n'est pas mal représentée, par comparaison avec certains médias arabes.
Les médias marocains sont-ils suffisamment ouverts aux intellectuels nationaux?
Si nous nous limitons aux quotidiens et hebdomadaires, nous trouverons des déclarations, des interviews, des articles, ou des couvertures sur les activités culturelles, etc. Cette médiatisation est presque quotidienne. Mais elle ne suffit pas. A mon avis, l'histoire des médias, très riche en suppléments et pages culturelles diversifiées, prouve la présence de la culture. La comparaison, par exemple, avec les médias français, aboutit à la même conclusion.
Cependant, posons la question autrement: les intellectuels marocains sont-ils suffisamment ouverts sur les médias? Malheureusement, pas suffisamment. Quand on pose, en tant que journalistes, des questions relatives à des sujets sensibles, on est confronté à un rejet injustifié et apparemment inexplicable. Ici, on peut révéler que certains intellectuels exigent une rétribution pour leurs contributions aux médias. Une demande légitime, mais peu de médias le font.
Quels sont les différents angles d'attaque utilisés par les médias marocains pour aborder les différents événements sociaux, politiques ou idéologiques?
Auparavant, les angles d'attaque étaient, en grande partie, le résultat d'événements politiques, économiques, sociaux et culturels. Ce paradigme n'existe maintenant que rarement. Car, comme déjà indiqué, il y a quelques années, le buzz s'est installé, peu à peu, au détriment des anciens angles d'attaque sérieux. Ainsi ont dominé les faits divers liés aux discours populistes, à la vie privée des stars, à la criminalité, etc. Les réunions de partis politiques, les entretiens politiques et culturels et autres ont été éclipsés, à quelques exceptions près. Ce changement, destiné par défaut à répondre aux attentes du public, a terni la réputation des médias au fil du temps. Ce qui explique leur déclin en partie.
Quel regard portez-vous sur les intellectuels marocains fort présents sinon omniprésents dans les médias marocains?
Aujourd'hui, la présence des intellectuels dans les médias reflète une certaine diversité en termes d'affiliations idéologiques, de la gauche radicale à la droite makhzénienne. Cependant, si on comprend pourquoi un intellectuel de gauche, un islamiste ou un makhzénien s'implique dans le débat public par le biais des médias, on ne parvient pas à expliquer pourquoi un chercheur universitaire, en exploitant son titre d'‘expert', s'implique dans la justification de certains choix du pouvoir ou de décisions gouvernementales, en étant loin de l'objectivité que lui impose son statut d'académicien.
Personnellement, en tant que journaliste culturel, j'essaie toujours de suivre les activités les plus importantes des intellectuels. Je suis chargé de leurs publications, de leurs déclarations, ou de leurs consécrations. D'ailleurs, j'ai interviewé plusieurs d'entre eux. Mais je ne suis pas satisfait du tout de la représentation de la culture dans les médias marocains. C'est pour cela qu'on a fondé, il y a un mois, l'Association marocaine de la presse culturelle pour défendre le statut de la culture dans la pratique journalistique au Maroc.


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