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Sur les bords du Yangtsé, des "guerriers" contre l'eau qui tue
Publié dans Libération le 16 - 01 - 2020

img class="responsive" style="display:none" src="https://www.libe.ma/photo/art/grande/41786268-35003007.jpg?v=1579085961" alt="Sur les bords du Yangtsé, des "guerriers" contre l'eau qui tue" title="Sur les bords du Yangtsé, des "guerriers" contre l'eau qui tue" / img class="not-responsive" src="https://www.libe.ma/photo/art/default/41786268-35003007.jpg?v=1579086105" alt="Sur les bords du Yangtsé, des "guerriers" contre l'eau qui tue" title="Sur les bords du Yangtsé, des "guerriers" contre l'eau qui tue" /
S'empoisonner avec de l'eau polluée, ou se ruiner avec de l'eau en bouteille. C'est le choix laissé aux habitants des "villages du cancer", qui luttent pour leur survie dans le bassin pollué du Yangtsé, le plus long fleuve chinois.
En 2013, Pékin reconnaissait l'existence de quelque 250 villages dont les taux de mortalité par cancer dépassaient de deux à trois fois la moyenne nationale - en lien direct avec la mauvaise qualité de l'eau.
Le comté de Shenqiu, dans la province pauvre du Henan (centre), compte plusieurs de ces villages, dont les habitants puisaient leur eau directement dans une rivière polluée, avant de la faire bouillir et de la consommer.
Une technique utile pour les bactéries, mais certainement pas contre les substances cancérigènes.
C'était avant que "Les guerriers de la rivière Huai", une association écologiste indépendante, ne commence à installer des filtres pour purifier l'eau puisée dans la nappe phréatique.
"Beaucoup de villageois souffraient de cancers et de maladies de peau à cause de l'eau polluée. Je voulais trouver une solution au problème d'eau potable", explique Huo Yalun, qui dirige l'association.
Ce que les riverains ignoraient, c'est que les hautes doses d'arsenic, de mercure, de plomb et d'autres substances les rongeaient chaque jour de l'intérieur, provoquant des atteintes irréparables au système nerveux, à l'estomac ou encore au poumons, au foie, aux reins et à la peau, selon une étude de la revue spécialisée MDPI.
La tâche du militant écologiste s'est avérée gigantesque.
Quarante années d'un développement économique débridé ont transformé le troisième fleuve du monde et ses affluents en un réseau géant d'égouts à ciel ouvert, qui charrient produits chimiques, plastiques et déchets en tout genre.
Victime directe: l'approvisionnement en eau de près de 400 millions d'habitants, pas loin du tiers de la population du pays.
Protéger le Yangtsé, qui arrose un bassin représentant 45% du PIB chinois, est désormais une priorité nationale: le président Xi Jinping en personne a réclamé l'arrêt du développement "destructeur" de la région.
En 2017, lors du XIXe congrès du Parti communiste au pouvoir, il a en outre placé l'écologie au coeur des priorités nationales, évoquant la nécessité "d'accélérer les réformes en faveur d'une civilisation écologique".
Mais Huo Yalun, dont le père journaliste est l'un des tout premiers à avoir alerté sur le sort du Yangtsé dans les années 90, n'a pas attendu pour mettre au point ses filtres à eau, qu'il installe lui-même avec une poignée de bénévoles pour les riverains de la Huai, un affluent majeur du Yangtsé.
En l'espace d'une dizaine d'années, il en a construit une cinquantaine, fournissant de l'eau potable à pas moins de 100.000 familles.
"Avant, seule une poignée de villageois pouvait se permettre de dépenser environ 14 yuans (près de 2 euros) par jour pour acheter de l'eau en bouteille", raconte cet homme d'âge moyen, avec sa casquette et ses lunettes branchées. "Les autres buvaient l'eau jaunâtre et nauséabonde de la rivière".
Dans la région, la pollution trouve principalement son origine dans les usines chimiques, de papier ou de cuir, qui déversent leurs déchets toxiques dans les cours d'eau.
Les étangs et les ruisseaux de Huangmengying, l'un des 12 "villages du cancer" du comté, avaient fini par prendre une teinte rouille.
Même les oiseaux avaient préféré disparaître de ce village déshérité, aux petites maisons en briques d'un ou deux étages.
Entre 1973 et 2004, le taux de cancer y a été multiplié par trois, soit neuf fois la moyenne nationale, selon un rapport officiel.
"Beaucoup de villageois avaient le cancer. Le médecin n'a commencé à nous dire de ne pas boire l'eau de la rivière qu'il y a quelques années. A ce moment-là, j'avais déjà enterré trois voisins", se souvient un habitant, Wang Shiying. La plupart des riverains sont morts ou partis ailleurs pour protéger leur santé, raconte-t-il.
Courant 2019, le régime communiste a enfin dévoilé un plan d'action destiné à soigner le Yangtsé d'ici la fin 2020.
Dans ce cadre, la grande ville de Yichang, proche du barrage géant des Trois gorges, prévoit de fermer la totalité de ses 134 usines chimiques riveraines du fleuve. Leurs milliers d'employés devront trouver du travail ailleurs.
Plus au sud, dans la province du Hunan, les autorités utilisent des drones pour surveiller les rejets d'eaux usées dans les rivières.
Au niveau national, le gouvernement envisage de durcir la loi pour punir "les crimes écologiques" tels que les rejets industriels dans le bassin du Yangtsé, a rapporté la presse en novembre dernier.
"On s'agite beaucoup ces derniers mois pour sauver le Yangtsé, mais il s'agit en général de solutions de fortune, qui ne s'attaquent pas à la racine du mal", dénonce le militant écologiste Ma Jun.


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