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Flambée des carburants. Comment amortir le choc sur l'économie et les ménages?
Publié dans L'observateur du Maroc le 17 - 03 - 2026

La hausse des prix à la pompe, estimée à près de 2 dirhams pour le gasoil et environ 1,44 dirham pour l'essence, intervient dans un environnement énergétique international particulièrement instable. Les tensions au Moyen-Orient, région qui représente près de 30 % de la production mondiale de pétrole, ont entraîné une forte volatilité des cours du brut sur les marchés internationaux. Pour Mohamed Jadri, analyste économique, cette situation rappelle d'abord une réalité structurelle : la forte dépendance énergétique du Royaume. « Le Maroc dépend fortement de l'extérieur pour son approvisionnement énergétique : plus de 90 % de ses besoins en hydrocarbures sont importés », explique-t-il.
Dans ces conditions, toute fluctuation des prix internationaux se répercute directement sur l'économie nationale. « À chaque variation du prix du baril, à la hausse comme à la baisse, il y a un impact direct sur l'économie marocaine, puisqu'il s'agit d'un pays importateur net d'énergie », insiste l'analyste.
Une flambée rapide des prix du pétrole
La hausse récente des carburants s'inscrit dans un mouvement plus large observé sur les marchés internationaux. En quelques semaines seulement, le baril de pétrole a connu une progression spectaculaire.
« Ces dernières semaines, les tensions au Moyen-Orient ont provoqué une flambée rapide des prix. Le baril est passé d'environ 60 dollars à plus de 100 dollars, soit une hausse de plus de 30 % en à peine deux semaines de conflit », souligne Mohamed Jadri. Une évolution qui pèse particulièrement sur les économies fortement dépendantes des importations énergétiques. Pour l'analyste, cette situation est d'autant plus sensible que le modèle d'approvisionnement du Maroc a profondément évolué ces dernières années. «Autrefois, le Maroc importait du pétrole brut qu'il raffinait localement à la raffinerie de Mohammedia. Aujourd'hui, le pays importe du gasoil et de l'essence déjà raffinés, destinés directement à la consommation », rappelle-t-il. Une transformation qui renforce mécaniquement la dépendance aux marchés internationaux.
La question du stockage stratégique constitue également un point de fragilité. La réglementation prévoit que les opérateurs pétroliers disposent de réserves équivalentes à 60 jours de consommation nationale, mais la réalité semble bien différente. « Selon les données du Conseil de la concurrence, les stocks disponibles ne dépasseraient pas entre 24 et 31 jours pour le gasoil et l'essence », précise Mohamed Jadri, estimant que cette situation rend le pays plus vulnérable aux chocs internationaux.
Un impact direct sur les équilibres macroéconomiques
Au-delà du prix à la pompe, les conséquences économiques de cette hausse pourraient être multiples.
Pour Abderrazak El Hiri, directeur du laboratoire de recherches en sciences économiques à l'Université Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès, les effets se feront d'abord sentir au niveau des équilibres extérieurs. « Le pétrole brut et ses dérivés constituent l'un des principaux postes de la facture d'importation du Maroc depuis la fermeture de la raffinerie de La Samir. Toute augmentation des prix internationaux se traduit mécaniquement par un alourdissement de la facture énergétique », alerte-t-il. Cette situation risque ainsi d'aggraver le déficit de la balance commerciale. Mais les effets pourraient également toucher la balance des paiements. « La hausse des carburants entraîne aussi une augmentation des coûts de transport maritime et aérien. Cela peut affecter la compétitivité des exportations marocaines et peser sur la balance des services », ajoute l'économiste.
Même des secteurs performants comme le tourisme pourraient être concernés. « Les recettes touristiques pourraient être partiellement affectées, notamment en raison de la hausse des coûts d'avitaillement des navires et des avions », précise Abderrazak El Hiri. Dans ce contexte, les transferts des Marocains résidant à l'étranger demeurent un facteur stabilisateur pour les comptes extérieurs. Mais, là encore, les incertitudes géopolitiques incitent à la prudence.
Un effet de cascade sur l'économie réelle
Au niveau interne, la hausse des carburants pourrait produire un effet de cascade sur l'ensemble de l'économie. « Le secteur des transports sera le premier concerné. Les transporteurs de marchandises, les exploitants de taxis ou encore les prestataires logistiques verront leurs coûts d'exploitation augmenter », explique Abderrazak El Hiri. Cette hausse pourrait ensuite se répercuter sur les prix des produits transportés. « Les coûts de distribution risquent d'augmenter à l'échelle nationale », ajoute l'économiste. Le secteur agricole pourrait également subir les effets de cette hausse. Les charges liées au labourage, à la récolte ou au transport des produits agricoles dépendent largement des carburants. Les secteurs industriel et tertiaire ne seront pas épargnés. Les entreprises fortement consommatrices d'énergie pourraient être contraintes d'ajuster leurs coûts de production. « Il existe un risque réel de transmission de cette hausse aux prix finaux, ce qui pourrait générer une inflation indirecte et peser sur la demande intérieure », avertit l'économiste.
Les transporteurs en première ligne
Dans ce contexte, le secteur du transport apparaît comme l'un des plus exposés. Pour Hicham Fajri, secrétaire général de la Fédération nationale des métiers du transport routier et de la logistique, la hausse actuelle représente un choc majeur pour les professionnels. « Nous ne nous attendions pas à une hausse aussi importante. Une augmentation de près de 2 dirhams pour le gasoil est particulièrement préoccupante pour le secteur du transport », affirme-t-il. Le gasoil représente en effet une part essentielle des coûts d'exploitation. « Le carburant constitue près des deux tiers des charges des entreprises de transport », rappelle Hicham Fajri. Or, le secteur est déjà fragilisé. « La majorité des entreprises de transport sont des PME et des TPE, qui subissent déjà la concurrence de l'informel et les fluctuations des prix de l'énergie ».
Dans ce contexte, les professionnels espéraient une intervention des pouvoirs publics. « Nous nous attendions à ce que le gouvernement agisse, au moins temporairement, sur la fiscalité, notamment sur la TIC, afin d'atténuer l'impact de cette hausse », souligne le responsable professionnel.
Pour sa part Mustapha El Kihel, secrétaire général de la Fédération nationale des professionnels du transport (FNPT) estime que la situation actuelle révèle un manque de régulation. Selon lui, les répercussions sont immédiates et généralisées. « Cette augmentation touche l'ensemble des secteurs d'activité : transport de marchandises, transport de voyageurs, taxis, mais aussi les automobilistes », explique Mustapha El Kihel. Face à cette situation, la profession appelle à une réaction rapide. « Nous sommes actuellement en concertation avec les différentes représentations du secteur afin de tenir une réunion urgente et examiner les mesures nécessaires pour stopper cette spirale de hausses », indique Mustapha El Kihel.
Options pour limiter l'impact de la hausse des carburants
Face à la flambée des prix des carburants, plusieurs économistes estiment que l'Etat dispose encore de leviers d'intervention à court terme, en particulier sur le plan fiscal. Parmi les pistes évoquées, la réduction temporaire de la taxe intérieure de consommation (TIC) appliquée aux carburants pourrait atténuer l'impact de la hausse sur les consommateurs et les secteurs les plus exposés. Pour Mohamed Jadri, un ajustement temporaire de certaines taxes peut contribuer à atténuer la pression sur les consommateurs et les secteurs les plus exposés, notamment le transport et la logistique, explique-t-il.
De son côté, Abderrazak El Hiri, rappelle que techniquement, « cette mesure pourrait être mise en œuvre par décret ou à travers un ajustement de la loi de finances, comme cela a été observé dans plusieurs pays lors de récents chocs pétroliers ». Cependant, l'application de cette mesure reste complexe, compte tenu des contraintes budgétaires : « Le Maroc poursuit actuellement une trajectoire de réduction de son déficit budgétaire. Dans ce contexte, abandonner une partie des recettes fiscales liées aux carburants, qui représentent plusieurs milliards de dirhams chaque année, limiterait la marge de manœuvre des finances publiques », alerte l'économiste.
Pour contourner cette difficulté, plusieurs alternatives sont envisagées. Un plafonnement temporaire de la TIC au-delà d'un certain niveau de prix du pétrole, permettant de réduire automatiquement la pression fiscale lorsque les cours internationaux dépassent un seuil critique.
Une autre option consisterait à renforcer les mécanismes de soutien ciblé, notamment à travers les registres sociaux, afin d'accompagner les ménages les plus vulnérables face à la hausse du coût de l'énergie.
Enfin, l'économiste évoque également la possibilité de maintenir ou d'élargir les dispositifs d'aide destinés aux professionnels du transport, un secteur particulièrement sensible aux fluctuations des prix du gasoil.
Au-delà de ces mesures conjoncturelles, les analystes s'accordent toutefois sur un point : la question énergétique reste un défi structurel pour l'économie marocaine. Tant que la dépendance du pays aux hydrocarbures importés restera élevée, les fluctuations des marchés pétroliers continueront de se répercuter sur les équilibres économiques et le pouvoir d'achat des ménages.


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