Si la compétition a été marquée par un engouement populaire et une réussite logistique indéniable, l'exercice de monitoring indépendant mené par l'Institut Prometheus (IPDDH) et le Conseil Civil de Lutte contre toutes les formes de Discrimination (CCLD) met en lumière une réalité plus contrastée. Intitulé « CAN 2025 : Monitoring des discriminations et perspectives pour la Coupe du monde 2030 », le rapport documente des situations de discrimination, de discours haineux et de dérives structurelles observées avant, pendant et après le tournoi. Lecture croisée des discriminations L'originalité du rapport tient à son approche « intersectionnelle ». « Les discriminations ne sont pas analysées isolément, mais dans leurs interactions et leurs effets cumulés », expliquent les auteurs. Femmes, personnes en situation de handicap, ressortissants subsahariens ou individus perçus comme « extérieurs » aux normes dominantes figurent parmi les publics les plus exposés. La démarche s'inscrit par ailleurs dans un contexte international renforcé : la contribution de l'IPDDH et du CCLD a été citée dans le rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le racisme, Ashwini K.P. Le rapport s'adosse également à la résolution A/HRC/60/L.22, adoptée en octobre 2025 par le Conseil des droits de l'Homme, intitulée « Un univers sportif exempt de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée ». Femmes, cible privilégiée Parmi les constats les plus saillants, les « attaques » contre les femmes reviennent de manière récurrente. « Dès l'ouverture de la CAN, le monitoring a relevé sur les réseaux sociaux des contenus appelant les femmes et jeunes filles marocaines à adopter une « retenue particulière » à l'égard des hommes étrangers présents sur le territoire » souligne le rapport. Ces discours, même limités en volume, «renforcent des mécanismes de contrôle social et moral » et participent à la diffusion de représentations stigmatisantes opposant des modèles féminins jugés « chastes » à d'autres jugés « non acceptables », analyse le rapport. Pire encore, des femmes spectatrices ont été publiquement insultées sur les réseaux sociaux et sur des chaînes sportives en ligne, qualifiées de «traînées » au motif qu'elles auraient bénéficié de billets de match. Le rapport y voit une remise en question fondamentale du droit des femmes à occuper l'espace public sportif. Autre dérive relevée : l'usage de l'intelligence artificielle pour produire des vidéos sexualisées de prétendues supportrices marocaines. Ces contenus « brouillent la frontière entre réalité et fabrication numérique » et participent à banaliser le harcèlement en ligne. Accessibilité : Avancées et angles morts Le rapport pointe aussi des failles structurelles, notamment en matière d'accessibilité. La gare de Rabat Hay Riad, pourtant récente, illustre ces limites selon le rapport qui pointe l'absence d'élévateurs ou d'équipements adaptés, rendant l'accès difficile aux personnes en fauteuil roulant. « Un choix de conception qui ignore certains besoins », alertent les auteurs. Dans ce contexte, la réduction tarifaire accordée aux personnes en situation de handicap ( remise de 50% du prix du billet ) « devient symbolique si l'accès physique n'est pas assuré », regrette le document. Racisme et désinformation Parmi les incidents les plus graves documentés figure le comportement de groupes de supporters algériens lors des célébrations suivant la défaite du Maroc en finale. Des vidéos largement relayées montraient des individus portant le maillot marocain, affublés de masques et exhibant des bananes, tout en scandant des chants assimilant les Marocains à des animaux. Le rapport qualifie sans détour ces actes de « forme grave de déshumanisation raciale » qui « dépasse largement le cadre de la rivalité sportive ». Dans les jours suivant la finale Maroc-Sénégal, plusieurs rumeurs infondées ont circulé massivement : décès supposé d'un stadier marocain, assassinat présumé d'un supporter sénégalais. La Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN) a par ailleurs officiellement démenti les fake news rapportant des attaques racistes visant des commerces appartenant à des ressortissants subsahariens au Maroc. Le rapport souligne que cette réaction rapide des autorités constitue justement une bonne pratique à saluer et à reproduire. Licenciements discriminatoires L'un des points de vigilance soulevés par le rapport concerne des signalements de licenciements de travailleurs subsahariens, notamment sénégalais, sur des chantiers de construction et dans des exploitations agricoles, « motivés par leur seule origine ». L'Institut Prometheus et le CCLD qualifient ces pratiques de violations directes du Code du travail marocain et des conventions internationales relatives aux droits économiques et sociaux. Le rapport les relie à une logique de « représailles collectives » instrumentalisant les tensions sportives. Discours haineux Le monitoring a également documenté la diffusion d'une vidéo dans laquelle une enseignante de primaire exerçant en Algérie profère des propos haineux à l'encontre du peuple marocain. Le rapport insiste sur la gravité particulière de tels discours lorsqu'ils émanent de professionnels de l'éducation, dont la mission est précisément de « transmettre des valeurs de respect, de tolérance, de dialogue et de coexistence pacifique». Bonnes pratiques à amplifier Le rapport ne se limite pas aux constats négatifs. Il identifie plusieurs initiatives positives méritant d'être érigées en modèles : La Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) a déployé des dispositifs d'accessibilité sensorielle inédits dans les stades : narration audio en temps réel et outils tactiles interactifs permettant aux personnes aveugles et malvoyantes de « ressentir les mouvements de jeu sur le terrain ». Une approche saluée comme exemplaire et qualifiée de véritable innovation sociale par le rapport. La Délégation Générale à l'Administration Pénitentiaire et à la Réinsertion (DGAPR) a organisé des tournois internes et diffusé les matchs de la CAN dans les établissements pénitentiaires, reconnaissant le sport comme vecteur de lien social et de dignité. La Délégation Interministérielle aux Droits de l'Homme (DIDH) a formé des journalistes aux enjeux des droits humains dans le traitement de l'information sportive et produit un guide dédié à un « journalisme sportif engagé en faveur des droits humains ». Cap sur 2030 : Recommandations Dans la perspective de la Coupe du monde 2030, le rapport formule plusieurs recommandations. Il appelle d'abord à un engagement institutionnel plus fort contre les discours de haine, accompagné de formations pour les acteurs de terrain. Il insiste aussi sur la nécessité d'intégrer pleinement les droits humains dans l'ensemble du dispositif, regrettant leur faible présence lors de la CAN : « cette dimension a été largement absente des espaces dédiés aux supporters ». L'accessibilité universelle est érigée en priorité : « elle doit être intégrée dès la conception des infrastructures ». Enfin, les auteurs plaident pour une implication accrue de la société civile, dont l'absence lors de la CAN est qualifiée de « faiblesse structurelle majeure». Le sport, révélateur des tensions Au-delà des faits, le rapport propose une lecture globale : les grandes compétitions agissent comme un amplificateur. « Des incidents isolés peuvent être instrumentalisés et transformés en récits stigmatisants », notent les auteurs, pointant aussi le rôle des réseaux sociaux dans la viralité des contenus haineux. En conclusion, ils rappellent que « la réussite de 2030 ne se mesurera pas uniquement à la performance organisationnelle, mais à la capacité à garantir un environnement inclusif et respectueux de la dignité humaine ». Pour le Maroc, l'enjeu est clair : transformer ce rendez-vous mondial en vitrine d'un sport à la fois performant et exemplaire sur le plan des droits humains.