Le dispositif est officiellement lancé. Une enquête nationale sur la violence à l'encontre des enfants a été mise en chantier lundi 21 avril 2026 à Salé, à l'initiative du ministère de la Solidarité, de l'Insertion sociale et de la Famille. Derrière cette opération : un besoin assumé de sortir des approximations et de produire une lecture objective et précise basée sur des données actualisées d'un phénomène complexe. Le projet mobilise plusieurs institutions clés, notamment l'Observatoire national du développement humain, le Haut-Commissariat au Plan, l'Observatoire national des droits de l'enfant, en partenariat avec l'UNICEF. Une architecture institutionnelle qui traduit l'ambition affichée : croiser les données, affiner les diagnostics et renforcer la capacité de réponse des pouvoirs publics. Cerner le phénomène Concrètement, l'enquête devra mesurer l'ampleur des différentes formes de violence qu'elles soient physiques, psychologiques, sexuelles ou numériques ; et d'en évaluer les conséquences sur la santé et le développement des enfants. L'étude s'attachera également à identifier les facteurs de risque selon l'âge et le genre, ainsi que les contextes dans lesquels ces violences se produisent : sphère familiale, école, espace public ou environnement digital. Autre objectif : comprendre les déterminants économiques, sociaux et éducatifs qui exposent certains enfants plus que d'autres. L'étude devra aussi analyser l'impact de ces violences sur la scolarité, la santé mentale et le bien-être global, afin de dégager des pistes concrètes en matière de prévention et de prise en charge. Diagnostic multidimensionnel Pour Naïma Ben Yahia, ministre de la Solidarité, de l'Insertion sociale et de la Famille, l'enjeu est de taille : fonder l'action publique sur des données solides. « La production d'informations fiables constitue un levier essentiel pour concevoir et évaluer les politiques publiques », a-t-elle souligné lors du lancement de cette enquête. Même son de cloche du côté de l'ONDH, dont le président Othmane Gair insiste sur la dimension stratégique de cette enquête, appelée à fournir un diagnostic multidimensionnel du phénomène. Le Haut-Commissariat au Plan, à travers son secrétaire général Ayache Khellaf, met en avant son rôle dans la collecte et l'analyse des données, tandis que l'UNICEF rappelle le caractère global du problème et la nécessité d'une mobilisation accrue. Un mémorandum d'entente a d'ailleurs été signé entre les différents partenaires pour encadrer la mise en œuvre de cette enquête, présentée comme un outil structurant dans la construction de politiques publiques plus efficaces en matière de protection de l'enfance. Signaux d'alarme Si cette enquête vise à combler un manque de données consolidées, les éléments disponibles dressent déjà un tableau révélateur. Le rapport annuel 2024 du Conseil national des droits de l'Homme en donne un aperçu concret, à travers les dossiers traités par son mécanisme de plainte dédié aux enfants. Sur une année, 91 cas ont été examinés. Un volume limité en apparence, mais qui révèle une réalité bien plus large. Chaque dossier renvoie à des situations lourdes : violences en milieu scolaire, agressions sexuelles, harcèlement, exploitation dans la mendicité ou encore conflits de garde. Le profil des victimes met en évidence des tendances claires. Les adolescentes sont les plus exposées, et les violences concernent principalement la tranche des 13-18 ans. Le phénomène est également plus visible en milieu urbain, qui concentre une large majorité des signalements. Cerner l'impact de la violence sur la santé physique et psychique de l'enfant L'école apparaît comme un espace à risque. Les cas recensés vont du harcèlement entre élèves à des violences impliquant des enseignants, en passant par des incidents graves comme des intoxications alimentaires collectives dans des internats. Autant de situations qui interrogent directement les mécanismes de prévention et de contrôle. Autre point noir : les agressions sexuelles. Elles constituent l'un des volets les plus lourds des plaintes traitées. Le rapport documente des affaires impliquant des adultes en position d'autorité, mais aussi des cas survenus dans le cercle familial. Une réalité que le CNDH qualifie sans détour de « grave atteinte à l'intégrité physique et psychologique des enfants ». L'exploitation des mineurs dans la mendicité reste également persistante, parfois organisée au sein même des familles. À cela s'ajoutent des litiges liés à la garde des enfants et des cas ponctuels de défaillances dans l'accès aux soins. Système de protection Au-delà des cas individuels, le constat du CNDH est plus structurel. Le dispositif de protection de l'enfance peine encore à atteindre une véritable cohérence, déplore le rapport. Le déploiement des mécanismes territoriaux intégrés reste limité, les structures d'accueil d'urgence insuffisantes, et certains chantiers institutionnels comme la mise en place du Conseil consultatif de la famille et de l'enfance, accusent du retard. Le Conseil pointe également un déficit de formation des acteurs éducatifs et sociaux, ainsi qu'un manque de généralisation des dispositifs d'éducation inclusive. Face à ces lacunes, plusieurs recommandations sont mises sur la table par le CNDH: durcissement des sanctions contre les agressions sexuelles sur mineurs, harmonisation des lois nationales avec les conventions internationales, intégration de l'éducation à la sexualité dans les programmes scolaires, et renforcement des mécanismes de prise en charge des enfants en situation de vulnérabilité.