La Côte d'Ivoire va-t-elle renouer avec ses vieux démons de la guerre ? On ne peut plus l'exclure après le second tour de la présidentielle du 28 novembre. Car les candidats, Laurent Gbagbo, 65 ans, et Alassane Dramane Ouattara, ADO pour les Ivoiriens, 68 ans, s'estiment, chacun de leur côté, gagnant. Tout les oppose : leur histoire personnelle, leur milieu familial, leur région d'origine. Issu d'un milieu modeste, Laurent Gbagbo, historien, est un politicien-né, réputé roublard. Leader étudiant, il devint l'opposant numéro un d'Houphouët-Boigny qui l'envoya en prison (un peu), à l'armée, puis en exil à Paris (plusieurs années). Socialiste, sympathique et bon vivant, Gbagbo est originaire d'une ethnie minoritaire, les Bété (20% de la population), des Chrétiens du centre ouest du pays. En 2000, il est élu à la tête de l'Etat après une élection contestée. Son adversaire, ADO, est son antithèse. L'eau et le feu. Originaire d'une grande famille musulmane du nord du pays, ce banquier fit ses études aux Etats-Unis, entra à 26 ans au FMI et en devint un des directeurs généraux adjoints après avoir été le Premier ministre d'Houphouët-Boigny de 1991 à 1993. Il envoya même Gbagbo le trublion en prison, ce que ce dernier n'a pas oublié. Pour les Dioulas musulmans (40% de la population) originaire de la région nord, Ouattara, ce haut fonctionnaire international calme et pondéré; est une véritable idole. Pour l'empêcher de se présenter aux élections (et d'arriver au pouvoir), les successeurs d'Houphouët-Boigny, Henri Konan-Bedié puis Gbagbo, contestèrent sa nationalité ivoirienne à partir de 1995. Au nom de «l'ivoirité», nombre de citoyens musulmans devinrent soudain suspects d'être des étrangers. Cette politique mit un temps le pays à feu et à sang, puis le coupa en deux physiquement entre une région nord musulmane et une région sud majoritairement chrétienne. La Côte d'Ivoire est géographiquement réunifiée, mais les esprits ne le sont pas. C'est ce passé de deux rivaux, deux visions différentes de la politique, deux revanches à prendre (Gbagbo veut une élection qui le légitimise enfin, ADO veut gagner la première élection où il peut se présenter) qui soutient l'entêtement des deux candidats à se déclarer gagnant. De cette élection présidentielle ivoirienne dont on ignore encore si l'issue sera la paix ou la guerre, on peut tirer deux enseignements. Le premier, en Côte d'ivoire aujourd'hui, comme hier au Gabon, au Togo … la démocratie – et encore moins l'état de droit – ne s'improvise pas en quelques décennies. La difficulté des leaders à accepter leur défaite, le poids de leurs entourages qui refusent de perdre des rentes de situation, voire la peur de devoir rendre des comptes au camp du gagnant, conduisent à toutes les dérives. Peu savent y résister comme le fit Abdou Diouf, l'ex-président sénégalais lorsqu'il accepta de s'incliner devant la victoire d'Abdoulaye Wade contre l'avis de son entourage. Second enseignement : l'unité des pays est encore plus difficile à réaliser dans les Etats où se côtoient l'Afrique noire et l'Afrique blanche, l'Afrique musulmane et l'Afrique chrétienne. C'est la fracture du 15e parallèle. La Côte d'Ivoire, où chacun se replie sur sa communauté ethnico-religieuse, n'est pas le seul pays à en souffrir. Attention danger.