Le cinéma n'a jamais donné des rôles à Daniel Emilfork à la mesure de son talent. Le cinéma français notamment était sans doute trop réducteur pour apprécier les subtilités de son jeu et son phrase si spécial. Il était pourtant inoubliable dans « Chéri Bibi », face à Herve Land, qui lui conféra en 1975, une grande notoriété. Un grand Monsieur avec un fort sens de l'autodérision quand il parlait de son visage. « La première chose que je garde de mon image est que je suis hors la norme », disait-il. Daniel Emilfork est né le 7 avril 1924 à Santiago au Chili au sein d'une famille russe d'Ukraine, de culture juive. Il citait sa maîtresse parlant de lui comme « Ni noir, ni blanc, mais gris-juif ». Une enfance difficile, son frère devint proche du régime de Pinochet. Il souffrait de sa bisexualité et il avait perdu son talon dans une voie ferrée de son village, suite à une tentative de suicide à 17 ans. Il commence à s'intéresser au théâtre avec Alejandro Jodorowski. Il s'exile en 1949 dans le plus complet dénuement. Il finit par suivre les cours de Tania Bacachova, suite à une rencontre décisive avec l'EPJD, prônant l'enseignement par le jeu dramatique. Denise Peron devint sa femme et lui donne une fille Stephanie Loik, également comédienne. Les petits engagements arrivent, avec les petits rôles dans la télévision du temps des Buttes Chaumont », ou au cinéma comme dans « Frou-Frou » en 1954 où on le reconnaît en invité d'un bal masqué. Les débuts sont difficiles, il aimait à raconter son premier rôle, un rôle de méchant déjà dans une adaptation du « Petit chaperon rouge ». « Un jour, il ôte son masque en pleine représentation et des centaines d'enfants se mettent à hurler ». C'est le théâtre qui lui apporte le plus de satisfaction, notamment avec Patrice Chereau qui le dirige dans le rôle titré « Richard II ». Il lui demande ensuite d'être un coach pour «Troller », avant de le placer à la tête de l'école des « Amandiers ». Il n'avait pas voulu se laisser enfermer dans des rôles, souvent improbables de vampires. Il semble se caricaturer dans son rôle draculesque dans « Au service du diable ». Il craque un jour devant Alain Robbe-Grillet qui l'employa à deux reprises dans « Train Europe expresse » et dans l'amérique « Belle captive » : « Contrairement à ce que vous croyez, je ne peux pas avoir une gueule de gangster. Quand vos ancêtres grimpaient aux arbres, les miens lisaient le Telmud ». Il est vrai que le cinéma n'a pas eu beaucoup d'imagination à son sujet. C'était un personnage au phrasé très spécial, assez curieux avec son comportement de diva, prêt à faire des procès à tout le monde aux moindres prétextes, mais aussi très touchant car blessé par la vie. Son rôle de Krantz dans « La cité des enfants perdus », celui du savant fou et voleur de rêves d'enfant sera l'un de ses meilleurs rôles, mais il refusera cependant le rôle tenu par Serge Merlin dans « Amelie Poulain ». Mais il est aussi bien à l'aise dans la farce, comme dans son inoubliable composition de libellule prenant une incroyable posture d'insecte dans le « Casanova de Fellini » ou son rôle d'Egyptien servile dans « Deux heures moins le quart avant Jesus Christ ». Il aura pourtant avec Jacques Baratier, une collaboration fructueuse, du joueur de luth dans « Goha le simple » (1965). Son côté inquiétant est souvent utilisé de l'espion joueur dans l'internationale distribution de « Espions » de Henri -Georges Clouzot, à l'étrange propriétaire d'un hôtel meublé dans « Meurtres à domicile ». Mais, à un sentiment de menace, il pouvait conférer une drôlerie incroyable, que l'on songe à son rôle de tueur dans « Ballade pour un voyou ». Il joue un convoyeur, répondant au doux nom de « Molok » chargé de récupérer une valise noire auprès du personnage joué par Laurent Terzieff. Il ne cesse en l'escortant de lui dire : « Comment va votre soeur ? », alors que Terzieff lui répond, complètement interloqué qu'il est fils unique. Molok en fait ne parle pas français et ne fait que répéter la seule phrase qu'il connaît en français. Il est prompt à participer à des films expérimentaux ou onirique comme « « Taxandria » de Raoul Servais. Il pousse même le radicalisme jusqu'à ne prêter que son corps et sa gestuelle pour personnifier la mort dans « Le passage ». C'est avec désolation que sa fille disait de lui « Il a été incroyablement sous-employé. Les gens ont peur de lui alors que c'est un grand professionnel. Je pense que ce n'est pas en France qu'il aurait dû aller quand il a quitté le Chili ».