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Premier ouvrage collectif de témoignages sur l'usage du réseau social Facebook : «Pourquoi suis-je sur facebook »
Publié dans L'opinion le 21 - 03 - 2014

D'après des estimations officielles, douze millions de Marocains utilisent l'Internet dont plus de 5 millions investissent les réseaux sociaux, ce qui donne au Maroc respectivement le 30ème et 36ème rang mondial, mine de rien. Sur Facebook, créé en 2004, des millions de Marocains sont présents dont plus de 60% de jeunes âgés entre 15 et 24 ans. «Pourquoi suis-je sur Facebook ?» est le premier ouvrage collectif de témoignages touchant à la pratique de navigation sur les réseaux sociaux au Maroc (Editions Le Fennec, Casablanca). C'est donc la première exploration du genre de cet univers virtuel fascinant. Dans ce travail, des utilisatrices et utilisateurs de Facebook se prêtent aux confidences en racontant leur expérience personnelle avec ce réseau social, comment ils y ont atterri, ce qu'ils en espéraient, ce qu'il leur a rapporté comme découverte d'une réalité qui était loin d'être imaginée ou devinée par anticipation. Et surtout ce qu'ils ont pu en faire.
L'intéressant c'est que parmi les témoignages figurent des usagers d'une catégorie d'âge (quarantaine, cinquantaine) qu'on aurait du mal à imaginer là. En effet, il est généralement admis que les réseaux sociaux sont affaire de jeunes et même très jeunes comme cela fut confirmé en 2012 par une enquête de la revue Economia, réalisée de septembre à novembre 2011 montrant que 88,5% des usagers de facebook, soit plus des deux tiers, sont âgés de moins de 34 ans et 60% ont un âge allant de 15 à 24 ans.
Du coup, les personnes d'âge mûr seraient, sinon une denrée rare, du moins une minorité sur le réseau social. C'est normal dirait-on, ce n'est pas de leur âge, et par conséquent, ils seraient inexorablement «vieux jeu» dans un univers qui a la réputation d'être voué à des activités propres à la jeunesse.
L'intrusion de plus en plus des personnes d'un âge mûr, autour de la quarantaine, est expliquée par cet intérêt fulgurant pour les réseaux sociaux intervenu à partir du début de 2011. A ce moment-là, on s'en souvient, facebook devint un outil de mobilisation au cours de ce qu'on a convenu d'appeler «printemps arabe». On a observé des masses d'utilisateurs qui expriment leur point de vue librement, clamant leurs aspirations pour des changements, pour la justice, la démocratie, dénonçant la corruption, appelant la fin du despotisme et des inégalités. Ça avait l'apparence d'une insoumission soudaine généralisée organisée par ordinateurs interposés. Ce qui n'était pas possible à travers les médias traditionnels (radios, télévisions, journaux), le devient soudain de manière inopinée bien que ce soit sur le mode virtuel. Alors, des personnes d'âge mur, des universitaires chercheurs doublés de militants engagés sont venus voir ce qui se passe en se glissant dans la mêlée, en y prenant part.
Parmi eux, des contributrices de l'ouvrage, des militantes des droits des femmes universitaires touchant aux disciplines de la médecine, la sociologie, les sciences de la vie : Latifa El Bouhsini, originaire d'Ouezzane, professeure d'Histoire et membre fondateur de l'union d'action féministe et de l'organisation marocaine des droits humains, Asmae Benadada, professeure-chercheure en sociologie (Fès) et membre fondateur de l'Union d'Action Féministe, Rachida Roky, professeur en neuroscience et bioéthique et présidente du Réseau de la lecture au Maroc, Rachida Lakhal, archéologue antiquisante ex-directrice du Centre d'études et de recherche alaouite à Rissani, actuellement cadre au ministère de la Culture et Nouzha Guessous, chercheuse et consultante en droits des femmes, droits humains et bioéthique, coordinatrice de l'ouvrage.
Pour compléter la vision que l'ouvrage devait offrir de la pratique du facebook, on a fait appel à des témoignages de jeunes. Ainsi, la plus jeune des contributrices est doctorante à l'Université Cadi Ayyad Marrakech, Asmaa Farah, née en 1986, auteur du texte le plus franchement enthousiaste sur les bienfaits du Facebook qui lui permet de communiquer pour mener des actions civiques au profit d'autrui et qui lui permet aussi de retrouver son équilibre.
Autre jeune facebooker de même âge, le poète Younes Lahdidi de Taroudant auteur de l'unique texte de témoignage en arabe où, à côté d'un parcours mélancolique entre Taroudant et Agadir, il brosse un tableau très réjouissant de l'itinéraire d'un poète facebookien d'une trempe prometteuse dans un texte imagé et vigoureux. Asmae et Younes représentent la génération des jeunes venus à facebook en 2006 et 2007 quand ils avaient à peine vingt ans.
Deux autres contributeurs hommes sont aussi de la partie. D'abord un psychiatre exerçant à Rabat, Ahmed Farid Merini qui, lui, n'a pas de compte facebook et dont le texte est une analyse à partir des autres textes. Ensuite un ingénieur informaticien, Abdeslam El Omari, qui est dans le réseau facebook depuis 2007. Ce dernier offre un témoignage plutôt critique et désabusé sur une autre dimension, en quelques sortes orwellienne du facebook. Il s'agit de montrer comment la gratuité du service facebook serait rien de moins qu'un appât pour que le Big Brother nous observe et tire parti des informations que nous donnons, sans compter sur nous-mêmes. L'auteur cite Douglas Rushkoff écrivain théoricien des médias qui affirme: «Nous, utilisateurs de facebook, avons amassé un trésor de données qui, exploitées par les chercheurs des entreprises et le gouvernement, permettront de prédire ce que nous achetons et pour qui nous voterons».
Ce témoignage désabusé et anxieux se démarque des autres lesquels, tout en évoquant les divers abus, notamment l'addiction et une flopée d'horreurs émanant des surfeurs malveillants, développent, eux, un éloge des multiples avantages tirés du facebook. Un éloge poussé parfois jusqu'au dithyrambe. Non sans justification d'ailleurs, puisque les témoignages relatent une exploitation raisonnée d'un nouvel outil technologique pour utilité personnelle (amitié, culture, lecture, écriture) ou publique (action de sensibilisation, d'entraide, militantisme, plaidoyer pour des droits civiques).
C'est en vertu d'une conviction profonde et une foi inébranlable dans l'efficacité de l'outil que Latifa El Bouhsini par exemple peut noter : «la révolution démocratique sera technologique ou ne sera pas».
Le virtuel au service du réel
C'est sur la base d'une conviction similaire en facebook que Ahmed Farid Merini, en commentant les témoignages des autres auteurs, décrit ainsi le réseau social comme «symbole d'une liberté où l'on peut agir sur le réel».
En quelque sorte et paradoxalement, c'est le monde virtuel qui agit sur le réel alors qu'on le pensait sans effet n'étant pas du domaine du concret. On explique que le virtuel n'est pas le contraire du réel comme on semble le croire. Le virtuel est bel et bien un réel mais qui n'est pas actuel. Donc un réel à venir et certainement pas une fiction laquelle est le vrai contraire du réel. Que d'amis virtuels sont devenus des amis réels par la suite. Le changement n'est-il pas d'abord un état virtuel qui devient par la suite réalité palpable?
L'idée de l'ouvrage remonte à 2012, à l'occasion de la présentation à Rabat du livre de Fatima Mernissi «Le jardin des amoureux, les 50 mots d'amour d'Ibn Qayyim al-Jawziyya» (Editions Marsam 2011) dans le cadre de la rencontre «Majliss al-hob». Dans l'assistance deux participantes universitaires parlent de «l'amour virtuel» une conception «sociologiquement nouvelle» dans les temps actuels du règne sans partage de l'Internet et des réseaux sociaux, de l'univers virtuel. Double étonnement : d'une part cette nouvelle conception des «rencontres virtuelles» bouleversant les notions traditionnelles de temps et d'espace et d'autre part l'intérêt des universitaires, en tant qu'acteurs, pour les réseaux sociaux alors que les usagers de ces derniers sont, pour plus des deux tiers, des jeunes. Doublement étonnée, Fatima Mernissi propose de constituer un groupe d'usagers de Facebook pour témoigner par un exercice d'écriture sur leur rapport avec ce nouveau média.
Chaque utilisatrice et utilisateur du facebook racontent leurs origines familiales, l'époque et le contexte de leur venue à ce réseau, pourquoi et comment, le rapport entre vie privée et vie publique, les répercussions sur la vie familiale et professionnelle etc.
Tous les participants à ces témoignages, à l'exception d'un, se sont engagés dans facebook, les plus anciens à partir 2007 et les plus récents à partir de 2011.
La coordonatrice de l'ouvrage, Nouzha Guessous, raconte elle-même sa propre expérience, un cas assez représentatif. Elle a été longtemps sceptique, rechignant jusqu'au bout à toucher à l'univers du réseau social sous prétexte que c'est une affaire de jeunes, que la frontière entre vie privée et sphère publique y est floue, qu'il n'y a pas de temps, que l'âge ne s'y prête pas là où les jeunes sont en force etc. Beaucoup de préjugés étaient collés au réseau social, l'un des moindres est celui qui parle d'une occupation peu «sérieuse». L'idée est qu'il s'agit d'un bout à l'autre de divertissement sans plus. Il fallait attendre une rencontre en Suisse avec des collègues chercheurs et qu'il y ait une proposition de créer un réseau d'amitié via Internet que le pas est franchi. Ensuite ce sera la découverte d'un monde étonnant, les retrouvailles avec des amis perdus de vue depuis les années d'études 1973, ce serait aussi la redécouverte de la lecture et l'écriture en arabe grâce à des amitiés à travers la toile au Maroc et dans le Moyen Orient etc.
Les divers et multiples avantages qu'on peut tirer de facebook n'empêchent pas de relever l'essentiel, à savoir le jeu narcissique des mordus du réseau social. Sur les murs, chacun y va de ses efforts inlassables pour avoir le plus d'amis qui le suivent :
«Ainsi, facebook fonctionne à la manière des cours des seigneurs d'antan, des artistes, des joueurs de football ou autres personnalités médiatiques de nos jours avec leurs fans et leur supporters et il serait illusoire ou idéaliste de se défendre du côté grisant que cela peut avoir» (Nouzha Guessous).
Il est évident que les auteures des témoignages, bien qu'elles et ils se démarquent franchement de l'ordinaire des navigateurs d'Internet par cette quête de contacts de qualité, ne peuvent s'empêcher de prendre part volontiers à cette course grisante. Les auteures feraient partie cependant de la catégorie des «mobilisateurs» selon la classification de la fameuse enquête de la revue Economia citée plus haut. Celle-ci avait distingué quatre profils des usagers de facebook au Maroc : les affectifs qui sont le plus souvent connectés et s'intéressent en premiers aux nouvelles rencontres avec des inconnus, les assoiffés du chat, ensuite les observateurs qui se connectent par intermittence pour se divertir s'offrant une pause après le travail, soit des gens plutôt pragmatiques. En troisième lieu, les communicateurs qui sont en quête d'opportunités d'affaire, d'emploi. Enfin les mobilisateurs, ceux qui tentent par militantisme de rassembler les usagers du réseau social, expriment leurs idées pour dénoncer une situation, défendre une cause etc.
Facebbok comme outil de sensibilisation, d'information, de travail en réseau au service de la lecture, la plupart des auteurs en font mention comme Rachida Roky présidente du Réseau de la lecture au Maroc dans son texte «Rêver ou mourir : la dignité commence par le droit au rêve». Ce serait la plateforme où les liens entre les générations jeunes et moins jeunes deviennent possibles.
Tant d'avantages qui n'empêchent pas aussi des dérives, des excès, de la malveillance découlant de la mauvaise utilisation de la même plateforme par des internautes.
«Pourquoi suis-je sur facebook ?» ouvrage collectif, éditions Le Fennec, Casablanca.


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