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Madrid 2026 : Quand la géopolitique remplace le statu quo sur le dossier du Sahara
Publié dans Maroc Diplomatique le 13 - 02 - 2026

Certaines rencontres ne produisent ni image forte ni déclaration solennelle, mais déplacent silencieusement les lignes de force. Les consultations de Madrid rentrent, à coup sûr, dans ce schéma. Les lire à l'aune d'un simple communiqué final ou de l'absence d'accord formel serait une erreur d'analyse et de perspective. Ce qui s'y est joué ne relève pas du résultat immédiat, mais d'une reconfiguration stratégique. À Madrid, il ne s'agissait pas d'arracher une solution, il s'agissait d'imposer un cadre. Or, en géopolitique, celui qui fixe le cadre façonne l'issue.
Ni sommet officiel ni conférence médiatisée, ces consultations n'en furent pas moins décisives. L'histoire diplomatique enseigne que les inflexions majeures naissent souvent dans des formats resserrés, là où les acteurs testent leurs lignes rouges, mesurent leurs marges de manœuvre et esquissent des compromis encore inavouables. Cette réunion relève précisément de cette diplomatie de calibration stratégique. Pour le Maroc, l'enjeu n'était pas un accord prématuré, mais l'ancrage d'un principe. Le dossier est entré dans une phase post-doctrinale ; autrement dit, le débat quitte le registre des paradigmes abstraits pour s'installer sur le terrain des modalités concrètes. La discussion ne porte plus sur des options théoriques, mais sur leur mise en œuvre.
Tenus du 8 au 10 février 2026 à l'ambassade des Etats-Unis à Madrid, les pourparlers ont été facilités par la mission américaine auprès de l'ONU et coparrainés avec l'Organisation des Nations unies. Les quatre parties – Maroc, Algérie, Mauritanie et Front Polisario – y ont participé, chacune représentée par trois membres, sous la conduite de hauts responsables diplomatiques, dont les chefs des diplomaties marocaine, algérienne et mauritanienne. Il s'agissait du premier cycle formel depuis l'adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, en octobre 2025. Le but principal était d'engager sa mise en œuvre. En d'autres termes, passer du texte à l'architecture politique ; c'est là que réside la portée réelle de la rencontre de Madrid.
Une mue silencieuse du théâtre diplomatique
Pendant près d'un demi-siècle, la question du Sahara est restée enfermée dans une mécanique onusienne répétitive : rounds de négociations, envoyés spéciaux, résolutions reconduites, statu quo institutionnalisé. Un système conçu moins pour résoudre que pour contenir. Or la réunion de Madrid marque la rupture de ce modèle. L'entrée en scène directe des Etats-Unis opère un déplacement du centre de gravité. Nous ne sommes plus dans la gestion indéfinie d'un différend, mais dans l'amorce structurée d'une sortie. Lorsqu'une puissance mondiale décide d'endosser un rôle moteur dans un dossier territorial, c'est qu'elle estime que le coût du statu quo excède désormais celui d'un règlement.
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Le fait structurant est là. Washington n'est plus un acteur d'influence secondaire, mais un opérateur du processus. Dès lors, la nature même du dossier évolue. Hier, un cadre onusien lent, soumis aux équilibres de veto ; aujourd'hui, un schéma hybride où l'ONU demeure médiateur tandis que les Etats-Unis jouent le rôle de catalyseur. Hier, un débat doctrinal figé ; désormais, une discussion technique orientée vers l'implémentation. En somme, la logique change : de la gestion du conflit à la construction de la solution. Ce déplacement est décisif. Le dossier quitte progressivement le registre strictement juridique pour entrer pleinement dans celui de la géopolitique stratégique.
Le gain stratégique majeur : l'imposition du cadre
Le véritable succès marocain ne se mesure ni à une signature ni à un communiqué. Il réside dans une mutation plus profonde, celle de la transformation du cadre conceptuel. L'autonomie, jadis présentée comme une option parmi d'autres, tend à devenir la matrice même de la discussion internationale. Or en diplomatie, celui qui impose la grammaire du débat en oriente mécaniquement l'issue. Longtemps, la confrontation s'est cristallisée autour d'un dilemme existentiel à savoir l'indépendance ou la souveraineté. Désormais, le débat glisse vers le terrain des modalités, des garanties et de l'architecture institutionnelle. Ce passage du principe à la procédure constitue, dans l'histoire des conflits territoriaux, l'indice d'une entrée en phase pré-solution.
Ainsi, la victoire marocaine à Madrid est d'abord conceptuelle : la consolidation d'un cadre. Depuis près de deux décennies, le Royaume poursuit un objectif constant, celui de faire reconnaître son initiative d'autonomie comme base réaliste de négociation. Ce qui relevait d'une proposition nationale acquiert aujourd'hui la stature d'une plateforme internationale. Cette normalisation produit trois effets convergents. D'abord, le champ des possibles se resserre ; à mesure que le cadre s'impose, les scénarios maximalistes perdent en crédibilité. Ensuite, le temps devient un allié ; dans tout conflit territorial, la partie qui administre le terrain bénéficie de l'érosion progressive des contestations en l'absence de rupture stratégique. Enfin, le langage diplomatique évolue ; on parle désormais de mécanismes, de garanties et d'implémentation, un vocabulaire typique d'une phase pré-solution.
En définitive, le Maroc n'a pas seulement défendu une position ; il a structuré le débat autour d'elle. Et c'est là, en géopolitique, une avance déterminante.
L'Algérie : présence contrainte, reconnaissance structurelle
Dans ce contexte, la participation algérienne revêt une portée particulière. Elle ne constitue pas une concession politique puisqu'elle n'en est pas une ; mais elle traduit, avant tout, une contrainte stratégique devenue incontournable. En relations internationales, accepter de siéger dans un mécanisme multilatéral revient à reconnaître que ce mécanisme peut influer sur ses intérêts. L'absence aurait signifié marginalisation ; la présence signifie implication. L'Algérie ne valide pas la thèse marocaine, mais elle admet qu'elle ne peut ignorer l'arène où cette thèse progresse.
Le paradoxe est donc là : sans infléchir sa position de fond, elle acte sa qualité de partie prenante. Or, en diplomatie, s'asseoir à la table revient déjà à reconnaître que l'on participe à la configuration du problème, et, potentiellement, de sa résolution.
L'Espagne : du legs colonial à la plateforme stratégique
Le choix de Madrid n'est pas anodin. Il porte une charge symbolique. L'ancienne puissance administrante change de statut : d'acteur du passé, elle devient plateforme du présent. Ce repositionnement s'inscrit dans une dynamique plus large : l'européanisation du dossier. Les capitales européennes considèrent de plus en plus la stabilité saharienne comme un impératif stratégique, lié aux enjeux migratoires, énergétiques et sahéliens.
Par ailleurs, une inversion silencieuse s'opère. Dans les conflits prolongés, le temps favorise souvent celui qui conteste l'ordre établi. Or la séquence madrilène suggère que le temps commence à jouer pour le Maroc. Trois dynamiques convergent en ce sens : l'ancrage international progressif du cadre d'autonomie, la consolidation du contrôle administratif et économique du territoire, et la priorité croissante accordée par les puissances occidentales à la stabilité régionale. Lorsque ces variables s'alignent, la fenêtre stratégique des positions opposées se rétrécit.
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Dans l'histoire des conflits post-coloniaux, ce type de basculement, lorsque l'ancienne puissance administrante devient facilitatrice d'un nouvel équilibre, annonce souvent l'entrée dans une phase terminale de négociation.
Un dossier désormais géostratégique
À cet égard, l'absence d'annonce spectaculaire ne saurait être assimilée à un échec. C'est méconnaître la grammaire réelle des négociations stratégiques qui obéissent à une logique cumulative. Les solutions durables ne naissent pas sous les projecteurs ; elles mûrissent dans la discrétion, au fil de réunions techniques, de formulations ajustées, de concessions calibrées.
Les consultations de Madrid correspondent précisément à cette phase de maturation ; celle de la cartographie des lignes rouges, de l'évaluation des marges de flexibilité, et de l'élaboration progressive de garanties crédibles. Ce n'est pas l'aboutissement ; c'est l'entrée dans le moment décisif. Trois facteurs rendaient toute conclusion immédiate illusoire : l'éloignement persistant des positions fondamentales, la nécessité d'architecturer des mécanismes internationaux solides et la préparation indispensable des opinions publiques nationales. Dans ce type de conflit, l'accord survient après une longue phase invisible.
En réalité, le Sahara n'est plus seulement une question territoriale. Il est devenu un indicateur des équilibres régionaux et du rôle du Maroc dans l'arc africain et atlantique. En toile de fond se dessinent la compétition d'influence au Sahel, les rivalités énergétiques, les flux migratoires et la sécurisation des routes atlantiques. Dans cette équation élargie, la stabilité marocaine apparaît, pour plusieurs capitales, comme un facteur d'équilibre. À l'inverse, l'incertitude prolongée constitue un risque stratégique.
Le véritable enseignement de Madrid est donc structurel : le dossier change de nature. Hier, un conflit figé ; aujourd'hui, une négociation encadrée ; demain, une solution négociée. Une telle transition ne survient que lorsque les rapports de force convergent vers une même conclusion implicite que le statu quo n'est plus viable. Dans ce sens, l'évolution peut se lire en quatre séquences : phase militaire (1975-1991), phase onusienne (1991-2015), phase d'usure diplomatique (2015-2024), puis phase de restructuration stratégique (2025-?). La réunion de Madrid s'inscrit clairement dans cette quatrième étape, marquée par la consolidation d'un consensus international progressif, la marginalisation des scénarios irréalistes et l'implication accrue des grandes puissances dans une logique de résolution. L'esquisse d'une « feuille de route Madrid 2026 », avec un nouveau cycle envisagé à Washington avant avril, en constitue l'illustration.
L'instant charnière
La rencontre de Madrid ne restera peut-être pas dans les mémoires comme une conférence spectaculaire. Mais les tournants historiques sont rarement théâtraux ; ils sont techniques, discrets, presque invisibles. Ce qui s'y est joué dépasse l'absence d'accord ; c'est l'installation d'un nouvel ordre de négociation. Trois éléments en témoignent : l'institutionnalisation d'un format multilatéral réunissant toutes les parties, l'implication directe et assumée des Etats-Unis, et l'ouverture d'une nouvelle séquence diplomatique après la résolution 2797, qui redéfinit le cadre des discussions.
Ainsi, les consultations de Madrid ne constituent ni une victoire finale ni une percée éclatante. Sa portée est plus profonde car le dossier n'est plus en suspens, il est en recomposition. Et en diplomatie, le moment décisif n'est pas toujours celui de la signature ; c'est celui du changement de logique.
Ce n'est pas encore la solution, certes. Mais dans les conflits longs, le jour où l'ordre change est souvent celui où l'issue devient prévisible.


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