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Le marabout Sidi Abderrahmane Boumezmar à Casablanca, une légende marocaine CONTRE VENTS ET MAREES
Publié dans MarocHebdo le 06 - 02 - 1999

Le marabout Sidi Abderrahmane Boumezmar à Casablanca, une légende marocaine
CONTRE VENTS ET MAREES
Sidi Abderrahmane? Un saint dont le sanctuaire est situé sur un rocher des plus stratégiques de la côte de Aïn Diab. Une petite communauté vit sous l'aile du marabout. La beauté de l'océan et la baraka du marabout aidant, cette petite communauté supporte la rudesse et la rigueur de la vie. Le contact avec la nature leur procure une grande sagesse et une précieuse sérénité que les citadins ont perdu depuis des lustres. Malheureusement, des pratiques païennes comme la sorcellerie ont trouvé refuge dans ce lieu saint. Reportage.
Casablanca. L'océan est bleue par cette matinée ensoleillée de février. Le cri de quelques mouettes et le clapotis des vagues viennent déchirer le silence de cette partie paisible de la côte de Aïn Diab. Fatima est juchée sur un rocher. L'air pensif, elle scrute l'horizon. Cela fait une semaine qu'elle séjourne au mausolée Sidi Abderrahmane. Venue des confins du Sous, Fatima souffre de la stérilité. Son cousin qui travaille comme aide commerçant à Casablanca lui a conseillée de venir chercher son remède à Sidi Abderrahmane. Il paraît que la baraka du "Sayyed" a été pour quelque chose dans la fertilité d'autres femmes. Fatima doit passer sept nuits au mausolée. "Je me sens purifiée, j'avais comme un fardeau sur le dos, je suis confiante en l'avenir. J'ai suivi à la lettre ce qu'on m'a dit de faire. Je me suis lavée aux sept vagues de l'Océan, je bois sept gorgées d'un liquide qui est restée sous la belle étoile toute une nuit Le fquih m'a dit que mes belles surs m'ont jeté un sort pendant ma nuit des noces mais je serai délivrée". Fatima a vendu ses bijoux pour pouvoir supporter les frais du voyage et son séjour au mausolée. Elle qui n'a jamais vu la mer, elle fut émerveillée par la beauté de l'Atlantique
Sainteté
Le célèbre marabout se tient fièrement sur un grand rocher surplombant l'Atlantique, situé au cur même de la très pimpante côte de Aïn Diab où restaurants, boites de nuits, piscines, parcs de jeux et clubs de sport très branchés et même sélectes sont accessibles aux bourses généreuses. Sidi Abderrahmane est un ermite qui s'est consacré le long de sa vie à la méditation et à la prière. Le grand rocher où il repose actuellement était son ermitage, son point de recueillement. Son père, le saint Bouâzza avait donné naissance, il y a trois siècles à sept fils, tous saints. Sidi Abderrahmane avait quitté Doukalla tout jeune. Il a choisi la côte de Aïn Diab, jadis une plage sauvage, pour se recueillir. Réputé pour sa sagesse, Sidi Abderrahmane recevait les gens, leur donnait des conseils et les consolait. Le cheminement de l'homme fut parfaitement conforme à la symbolique souffie: le cheikh qui atteint par sa droiture et sa ferveur religieuse le stade de la sainteté. Par la suite, il devient lui-même source de miséricorde pour les autres. Les gens se soulageaient au seul fait de lui parler. À ses heures perdues, son seul compagnon était le luth. C'était son moyen de communication avec l'au-delà. Ces chants liturgiques étaient sa façon à lui de faire la prière. Car comme la plupart des Saints, Sidi Abderrahmane ne savait ni lire ni écrire.
De son vivant, beaucoup de gens lui rendaient visite pour profiter de sa "baraka". Les maux les plus résistants, il les guérissait grâce à son savoir-faire. Arrivé à Casablanca au dix-huitième siècle, avant même que l'ancienne médina de Casablanca ne soit bâtie, Sidi Abderrahmane au surnom de Boumezmar (l'homme au luth) est devenu pour ainsi dire une référence liée étroitement à la religion. Après sa mort, Sidi Abderrahmane fût enterré sur le rocher. Pendant l'ère du protectorat, le ministère des Habous et des Affaires islamiques en fit un marabout.
En arpentant les escaliers menant vers le marabout, une série de petits commerces et de petites chambrées alignés frappent l'attention des visiteurs. Le premier commerce est celui des bougies que les visiteurs achètent pour avoir la baraka de Sidi Abderrahmane. D'autres petits commerces sont spécialisés dans la vente des herbes aux vertus médicinales et l'encens
Découverte
Ensuite, on accède au sanctuaire. Par cette saison froide, les visiteurs se font rares. Un silence religieux règne sur les lieux. Seuls de petits bambins, des chiens errants et autres animaux domestiques rodent dans les parages. Les petites chambrées sont louées à des prix modiques à des veuves ou des femmes qui vivotent tant bien que mal en fonction des visites qu'on rend au marabout. Des femmes esseulées qui ont en charge une poignée d'enfants. L'exiguïté des pièces dépasse tout entendement. La plupart des locataires s'estiment heureux d'avoir trouvé des gîtes et à moindre prix. D'autres chambrées sont occupées tout au long de l'année par des guérisseurs ou des femmes qui pratiquent au vu et au su de tout le monde la sorcellerie. Des pratiques d'un autre âge qui, paraît-il, sont l'apanage de ménagères en détresse.
La beauté de l'océan et la baraka du marabout aidant, cette petite communauté supporte la rudesse et la rigueur de la vie. Le contact avec la nature leur procure une grande sagesse et une précieuse sérénité que les citadins ont perdu depuis des lustres.
Magie
Statia est une femme sans âge. Elle vit sous l'aile du marabout depuis des années. Elle a renoncé à sa famille pour venir se recueillir à Sidi Abderrahmane. "Je suis ici depuis bientôt 8 ans. C'est une retraite que je me suis donnée en venant à Sidi Abderrahmane. Quelque chose de mystérieux m'a attiré vers ce lieu saint. Ici, je n'ai d'autre occupation que la prière Je vis grâce à la baraka du "Sayyed", je guéris les petits enfants de maladies infantiles grâce à des herbes et à des concoctions que moi-même j'ai hérité de ma défunte mère". Mais Statia a l'air de tout sauf d'une femme qui s'adonne à la prière et au recueillement. Elle ne peut être qu'une sorcière ou une aide sorcière
De tout temps et pendant toutes les saisons, le commerce le plus lucratif qui sévit sous l'aile de ce marabout, c'est celui de la sorcellerie. Les femmes endurant des problèmes conjugaux ou les vieilles filles en quête de l'âme sur se dirigent vers ces petites chambrées occupées par des cartomanciennes ou des "chouafates". La séance dure quelques minutes voire un quart d'heure au maximum. Les mêmes formules passe-partout reviennent sur la bouche de ces "chouafates".D'autres remèdes plus "hard" sont l'apanage de sorcières, ces marchandes de l'espoir et du rêve, mais surtout de l'illusion. Des femmes victimes de l'analphabétisme mettent le prix fort pour reconquérir l'amour d'un mari, d'un amant ou se venger d'un ennemi L'outil de travail le plus utilisé est le plomb "l'doune" sur lequel la sorcière écrit le nom de l'intéressé(e) avec d'autres écritures et des formules de sorcelleries les plus usitées.
Derrière le mausolée, se trouve un endroit mystique où les "possédés" font des offrandes au "Sayyed" en invoquant son aide pour qu'ils soient délivrés. Après avoir immolé le coq ou le bouc de couleur noire de préférence, les patients(es) s'enferment dans un gourbi où on les lave aux sept vagues de l'Océan. Après cette purification, on les encense avec un mélange composée de 333 herbes. Une partie des habits de ces gens doit être jetée à la mer. Une façon d'exorciser le mauvais sort. Par-ci et par- là, de la lingerie féminine et d'autres habits rendent le spectacle désolant.
Convoitise
Les quelques femmes et hommes vivant au mausolée s'adonnent à un autre commerce, celui de la vente des crustacées et des algues. Profitant de la marée basse qui dure les premières heures de la journée, des hommes font la cueillette des moules à l'aide de couteaux et de pincettes. Les bénéfices sont dérisoires, mais cela permet de vivoter.
Situé donc dans une zone touristique convoitée par les entrepreneurs marocains et étrangers, quel sera le sort du mausolée après la construction d'un complexe touristique financé par les Saoûdiens? Dans moins d'une année, c'est à dire à la veille du prochain millénaire il faudra penser à relooker le mausolée, à faire de ce rocher un patrimoine qui racontera avec
éloquence l'une des légendes du Maroc, mais aussi penser à éradiquer la pratique
honteuse et païenne de la sorcellerie.
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