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Esclavage en Mauritanie, le pouvoir complice
Publié dans MarocHebdo le 20 - 02 - 2009

Conférence de Paris sur l'esclavagisme en Mauritanie
La Mauritanie est le dernier pays au monde à avoir promulgué une loi qui criminalise l'esclavage. Mais la connivence des pouvoirs publics et judiciaires avec les esclavagistes s'est traduite par la poursuite de cette pratique d'un autre âge.
Ahmed Elmidaoui,
Paris
La coutume autorise aux maîtres de disposer sexuellement
de toutes les femmes esclaves.
L'émotion de la conférence de presse sur l'esclavage en terre d'Islam: pourquoi les maîtres mauritaniens n'affranchissent pas leurs esclaves?, a été mardi 17 février au Centre d'accueil de la presse étrangère (CAPE), particulièrement forte, amplifiée par le témoignage émouvant de Yahya Ould Brahim, esclave mauritanien, qui a tout dit sur sa vie d'esclave et les traitements qu'il a subis, à commencer par les travaux domestiques jusqu'à la veille sur les enfants, en passant par le gardiennage des bêtes, le puisage de l'eau, le soin des habits du maître et autres tâches et corvées quotidiennes. Tout cet effort n'impliquant aucun salaire ou rémunération, mais souvent, il est accompagné de brimades, de maltraitances et de punitions corporelles.
Birame Ould Dah Ould Abeid.
Yahya est né de parents esclaves dans le sud de la Mauritanie et, très jeune, son maître est venu le prendre et son quotidien était fait de travaux durs et de châtiments corporels. Son petit frère et sa petite sœur subissaient le même sort, elle étant chez la fille du maître mariée quelque part, et lui chez le fils du maître dans sa maison. Il a fui, raconte-t-il, parce que son maître le punissait pour rien à longueur de journée. Il l'empêchait aussi de rendre visite à sa mère, âgée, malade et solitaire.
Animée par Birame Ould Dah Ould Abeid, juriste, membre de SOS esclaves en Mauritanie, avec la participation de Malek Chebel, anthropologue-spécialiste de l'Islam et auteur de L'Esclavage en Terre d'islam, la conférence a été marquée par une forte présence des médias français (TV, radios et presse écrite), visiblement choqués par ces contradictions de classes entre maîtres et esclaves dans un pays où l'appareil de l'Etat et même la pensée sociale, continuent d'appréhender l'esclavage comme un phénomène normal et contre lequel on ne doit ni s'insurger, ni se révolter…
Exploitation
D'emblée, Birame Ould Dah Ould Abeid, également membre de la Commission nationale des droits de l'Homme, a tenu à rappeler que les communautés arabo-berbères de la Mauritanie, de par leur mode de vie, leurs coutumes et valeurs, ont développé tout au long de leur histoire un système social basé sur l'exploitation des populations asservies, esclaves et appelées communément les Haratine. Ils constituent plus de 50% de la population totale du pays. La plupart d'entre eux ne vivant plus une situation effective d'esclavage, mais souffrant, en majorité, de discriminations fondées sur leur statut de naissance. L'autre partie constituée d'esclaves proprement dits (environ 500.000 esclaves), sont des propriétés de leurs maîtres. Ils sont un bien meuble et immeuble au même titre que les troupeaux et les domaines cultivables de ces derniers.
Ils travaillent sans salaire, ne vont pas à l'école, subissent des châtiments corporels les plus inhumains. Ils sont cédés, loués et n'ont aucun droit sur leurs enfants ou leurs épouses esclaves. Pour M. Ould Abeid qui milite en coordination avec plusieurs organisations anti-esclavagistes, pour l'éradication de l'esclavage et l'accès à la citoyenneté, la loi d'août 2007 criminalisant l'esclavage et les pratiques esclavagistes a été limitée par le gouvernement à sa simple expression symbolique. En témoigne, dit-il, le refus catégorique et systématique des autorités de prononcer la moindre sanction contre les dizaines de cas graves et avérés d'esclavage devant les tribunaux. Il cite, à ce titre, les cas de 43 victimes d'esclavage avéré, et ce depuis la promulgation de ladite loi, mais pas la moindre sanction n'a été appliquée contre les maîtres qui bénéficient toujours de l'impunité totale en Mauritanie.
Punitions
Un instant d'espoir, dit-il, s'est installé en 2006 avec un président démocratiquement élu. Mais le coup d'Etat militaire du 6 août 2008 est venu rejeter aux calendes grecques toute chance de voir éclore une volonté officielle de reconnaissance des préjudices subis par une partie intégrante du peuple mauritanien, la naissance d'un mécanisme d'investigations et de justice.
Cette connivence des pouvoirs publics et judiciaires avec les segments tribaux et claniques esclavagistes s'est traduite par la poursuite des pratiques esclavagistes d'une manière massive et revêtant plusieurs formes, explique-t-il, avant de préciser que le phénomène odieux de l'esclavagisme est nourri en Mauritanie par l'accumulation des frustrations, l'impunité des pratiques esclavagiste, les expropriations des terres à caractère esclavagiste, l'exclusion dans la redistribution des richesses nationales et des postes au sein de l'appareil d'Etat, ainsi que l'inégalité devant la justice et l'administration. Il a, dans ce contexte, mis en avant trois formes d'esclavage: domestique, agricole et sexuel.
Le premier se traduit par le rattachement de l'esclave à la famille du maître, par son emploi à tous les travaux et corvées domestiques avec comme seule rémunération les maltraitances et les punitions corporelles.
L'esclavage agricole, ou "servitude foncière", consiste en la codification ou l'enregistrement de tous les espaces territoriaux cultivables ou habitables sous les noms tribaux ou familiaux des groupes dominants esclavagistes. Ceci implique qu'un homme, une famille, un clan ou une fraction des groupes des maîtres peuvent se prévaloir de la propriété foncière, légale et officielle, des domaines agricoles ou d'habitations dont les exploitants ou habitants ne sont pourtant que des esclaves ou des anciens esclaves, ces derniers se comptant parfois par plusieurs villages. Ainsi, à travers cette discrimination économico-terrienne, l'axe administration-tribunaux-groupes dominants esclavagistes procède à une expropriation foncière systématique des populations serviles.
Violations
S'agissant de l'esclavage sexuel, le conférencier révèle que la coutume autorise aux maîtres hommes, de disposer sexuellement de toutes les femmes esclaves «sans restriction du nombre de celles-ci, sans demander le consentement de ces dernières, sans obligation de dot, ni témoins, ni acte de mariages» comme ça doit être le cas dans les mariages des femmes libres.
Et de conclure sur cette note de déception: l'aspiration de la couche sociale des Haratine se heurte aux volontés inflexibles des classes dominantes détenant les leviers de commande de l'Etat. Le pouvoir de classe ainsi détenu, réduit au silence et à l'assimilation toute expression de la différence. Cette situation représente l'une des causes essentielles de violations graves et massives des droits à la dignité, des droits à la différence, des droits culturels, des droits de l'Homme tout court