Alors que l'année 2026 sera marquée par des élections législatives au Maroc, la ministre de la Solidarité, de l'insertion sociale et de la famille a annoncé une campagne nationale de sensibilisation sur la participation politique des femmes. Des députées en appellent à la responsabilité des partis eux-mêmes, pour faire de la question une priorité au-delà du traitement circonstanciel. DR ‹ › La ministre de la Solidarité, de l'insertion sociale et de la famille, Naïma Ben Yahya, a annoncé cette semaine le lancement d'une campagne nationale, afin de sensibiliser sur la participation politique des femmes. Il s'agit de renforcer la lutte contre la discrimination et les stéréotypes dans la sphère politique, dans le cadre du programme «Moucharaka» et en vue des échéances électorales de 2026 et 2027. À l'approche de chaque scrutin, la question remet en avant ce que des organisations de la société civile pointent comme une «violence politique». Présidente de l'Organisation de la femme istiqlalienne, députée au sein du groupe istiqlalien de l'unité et de l'égalitarisme à la Chambre des représentants, Khadija Ezzoumi confirme à Yabiladi que «la ministre actuelle coordonne à grandes échelles pour favoriser une synergie globale avec les institutions internationales, de manière à soutenir la représentativité politique des femmes à travers l'organisation de réunions et de séminaires, tant au profit des instances féminines des partis que celles de la société civile». Rappeler aux partis politiques leurs responsabilités Selon la parlementaire, il s'agit de «faire en sorte que la mobilisation soit participative et générale et à tous les niveaux, dans le cadre de ces échéances électorales qui concernent tout le monde et à travers une dynamique sous la houlette du ministère de la Solidarité». Elections 2026 : Au Maroc, la «violence politique» contre les femmes est silenciée Mais pour une mise en œuvre efficace, Khadija Ezzoumi estime aussi que «les partis politiques doivent assumer leurs responsabilités». «Cette question ne concerne ni une minorité, ni un genre. Les femmes ne sont pas une catégorie, mais la moitié de la société. Il est donc impératif d'accorder une attention sérieuse à leur représentation», nous déclare-t-elle. Khadija Ezzoumi soutient que les partis «doivent être convaincus». «Nous avons une liste régionale de 90 sièges et il est essentiel que toutes les formations présentent des candidates sur les listes locales. S'ils s'accordaient à attribuer au moins dix circonscriptions à des militantes de terrain, la représentation serait certainement améliorée. Cela dit, limiter nos aspirations à la liste régionale est illogique», affirme la parlementaire. Parallèlement aux consultations électorales entre le ministère de l'Intérieur et les partis politiques, Khadija Rebbah, coordinatrice du Mouvement pour la démocratie paritaire, a précédemment déclaré à Yabiladi que le département avait proposé «que les listes électorales régionales soient consacrées aux femmes». «Vu de l'extérieur, il s'agirait d'un progrès. Mais à y voir de plus près, les effets en termes de chiffres ne changeront pas considérablement», a-t-elle expliqué. En novembre 2025, lors d'une réunion de la Commission de l'Intérieur à la Chambre des représentants, le débat a été tendu. En présence du ministre Abdelouafi Laftit, des élues de la majorité ont tenu leurs partis responsables de faire obstacle à l'accès des femmes aux circonscriptions locales. Dans ce sens, Khadija Ezzoumi insiste que le progrès «ne peut se faire sans un plaidoyer interne». «Les organisations féminines sont appelées à plaider au sein de leurs partis pour une représentation renforcée aux postes décisionnels. Nous ne devons pas nous focaliser que sur les chiffres, mais plutôt privilégier une présence à travers des militantes engagées sur le terrain.» Khadija Ezzoumi - Istiqlal Au sein de l'opposition, Nadia Touhami, membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme et députée au sein du groupe du PPS à la Chambre des représentants, estime que «renforcer la participation politique des femmes est une priorité nationale, et non une approche sectorielle d'un gouvernement spécifique». «C'est un impératif constitutionnel et sociétal, vu les avancées de ces dernières années grâce à la contribution des forces démocratiques dans le pays», a-t-elle déclaré à notre rédaction. Dans ce registre, Nadia Touhami évoque également les listes régionales, «qui attribuent 90 sièges désormais réservées aux femmes, alors que seules les trois premières places leur ont été réservées jusque-là». «Autre nouveauté : l'allocation de fonds et un soutien accru aux partis participant aux élections locales et présentant des femmes. Le soutien accordé aux formations dont les candidates ont remporté des sièges dans les circonscriptions législatives locales a été multiplié par six, par rapport à celui accordé aux candidats masculins, contre cinq fois auparavant». «Aussi, l'Etat finance jusqu'à 75% les campagnes des candidates de moins de 35 ans», rappelle-t-elle. Nadia Touhami estime en revanche que ces avancées salutaires «restent en deçà des aspirations et des perspectives que permet la Constitution de 2011». «Notre ambition est d'atteindre une représentation d'un tiers des femmes au Parlement. C'est l'une des revendications du PPS, telle qu'exposée dans le mémorandum remis au ministère de l'Intérieur et portant sur la réforme du Code électoral.» Nadia Touhami – PPS Sortir la participation des femmes du débat de conjoncture Rappelant que la participation politique des femmes «fait partie intégrante» des principes de la Constitution de 2011 à travers l'article 19, Khadija Ezzoumi souligne auprès de notre rédaction qu'un travail d'envergure sur la mise en œuvre est indispensable. «Une loi organique a été adoptée en 2016, portant création de l'Autorité pour la parité, mais celle-ci n'est toujours pas opérationnelle et aucun représentant ou représentante n'a été nommé», nous dit-elle. La députée de la majorité considère que les retards ou les progrès en la matière ne seraient pas tributaires uniquement du référentiel politique de la formation à la tête du pouvoir exécutif. «Sous cette législature-là, le Parti de la justice et du développement (PJD) a supervisé l'adoption de ce texte, mais le gouvernement de 2021 n'a pas mis en place l'Autorité», dit-elle. «Les partis doivent adopter une approche plus cohérente. Même en appliquant une logique électorale, ils devraient renforcer la représentation des femmes. Après tout, ce sont elles qui votent, participent aux campagnes, aux congrès et aux rassemblements des partis. Elles mérites donc que leur représentation soit renforcée aux postes décisionnels.» Khadija Ezzoumi – Istiqlal Pour sa part, Nadia Touhami, considère que les principes constitutionnels relatifs à la parité et à l'égalité «sont essentiels pour favoriser une participation plus large des femmes». «En réalité, et objectivement parlant, la question ne se limite pas aux politiques gouvernementales ou partisanes. Elle s'inscrit dans un contexte et un sentiment national plus larges, où se combinent des facteurs sociaux, culturels, économiques, politiques et autres», dit-elle. «Le renforcement de cette participation dépend aussi de la volonté et de la réceptivité de la société, ainsi que du rôle des partis qui doivent démontrer une réelle volonté de s'approprier la question. L'ambition du mouvement féministe et de défense des droits humains demeure de consolider les progrès réalisés par notre pays et d'appeler l'institution législative à mettre en œuvre des dispositions constitutionnelles relatives à l'émancipation politique des femmes, en institutionnalisant le débat parlementaire.» Nadia Touhami – PPS Renforcer les outils de mise en œuvre Docteure et chercheuse en sciences politiques, Batoul Daoudi estime quant à elle que les neuvième et dixième législatures ayant suivi la réforme constitutionnelle de 2011, et dont la dernière a pris fin avec le scrutin de 2021, «ont été marquées par un net recul de la représentativité féminine au sein des gouvernements» menés alors par le PJD. «Cette période a connu une lenteur dans l'application des lois. Le fossé entre l'ambition progressiste portée par la Constitution et le référentiel conservateur du pouvoir exécutif s'est creusé. Par conséquent, on a assisté à une mise en œuvre 'quantitative' et non 'qualitative' capable d'avoir un impact structurel sur la production de ka décision politique.» Batoul Daoudi, chercheuse en sciences politiques Pour une meilleure participation des femmes, le renforcement du cadre juridique reste la clé, selon Batoul Daoudi. Elle estime que ce travail permet de sortir la question de la logique partisane de circonstance, pour l'ériger au rang de politique de l'Etat. Ainsi, la chercheuse nous déclare que l'un des points principaux dans les actions à mener, dans le cadre de la campagne 'Moucharaka', «est la réforme de l'arsenal juridique, en vue de passer du principe de quota à inscrire expressément la parité, grâce à un système de candidature mixte». Au-delà de légiférer, Batoul Daoudi estime essentiel de «prévoir des mesures coercitives à l'égard de tout parti politique qui déroge à la représentativité égalitaire». Plaidant pour une «lutte contre les stéréotypes et la discrimination», la chercheuse insiste sur la sensibilisation à même de «changer les mentalités», outre le «renforcement des dispositions de lutte contre la violence politique à l'intérieur et à l'extérieur des partis», en plus de «l'autonomisation des femmes au sein de ces structures». À ce titre, Batoul Daoudi insiste sur «la démocratie interne» par un «amendement du règlement intérieur des partis, de manière à garantir juridiquement un accès des femmes aux postes décisionnels clés dans leurs formations politiques». Dans le même sens, elle recommande «un soutien financier efficient pour assurer aux candidates les moyens de mener des campagnes équitables». Selon la spécialiste, il est aussi central de «déployer les moyens disponibles à même de consacrer la finalité constitutionnelle instaurant la parité, grâce à une accélération des réformes pour dépasser les pourcentages actuels de la représentativité féminine, 24,3% au Parlement et 22,6% au gouvernement». Article modifié le 17/01/2026 à 12h13