Dans le quartier Lassiri de Khénifra, Jacques Leveugle cultivait l'image d'un «Monsieur Jacques» discret et généreux, offrant des cours gratuits, organisant des sorties, finançant de petits projets et aidant financièrement les familles. Accusé de viols et d'agressions sexuelles sur 89 garçons pendant plus de cinq décennies à travers plusieurs pays, des témoignages jettent une lumière crue sur l'étrange «bienfaiteur». DR ‹ › Pendant des années, un professeur de français, grand voyageur, a su préserver une image irréprochable auprès de ses voisins et connaissances. Jacques Leveugle, longtemps considéré comme un pilier dévoué et généreux dans la ville marocaine de Khénifra, est désormais au cœur d'une enquête en France pour des accusations de viols et d'agressions sexuelles sur 89 garçons, perpétrés sur plus de cinq décennies à travers plusieurs pays. Dans le quartier Lassiri de Khénifra, Leveugle était connu sous le surnom de «Monsieur Jacques». Associated Press (AP), qui a recueilli les témoignages d'une douzaine de personnes l'ayant côtoyé, a rapporté jeudi que les habitants le décrivaient comme discret, serviable et très engagé auprès des enfants. Il offrait des cours de langue gratuits, organisait des sorties scolaires, finançait des projets communautaires et apportait parfois un soutien financier aux familles dans le besoin. Beaucoup affirment qu'il aidait à trouver des emplois, achetait des maisons ou des véhicules pour des résidents, et facilitait même l'émigration de certains vers l'Europe. Les voisins se souviennent de sa maison modeste et inachevée près de la rivière, entourée de figuiers, et comment il se déplaçait à vélo dans le quartier, passant beaucoup de temps avec des adolescents de 13 à 15 ans. Bien que sa proximité avec les jeunes ait parfois suscité des interrogations discrètes sur ses rares interactions avec les adultes, il était généralement perçu comme un enseignant passionné, appréciant la compagnie des jeunes. Les habitants de Khénifra sous le choc Les révélations ont plongé les habitants dans la stupeur et la honte. S'exprimant sous couvert d'anonymat par crainte de représailles, plusieurs ont exprimé leur sentiment d'«insulte» et d'«humiliation» face aux accusations. Un voisin a confié à l'AP que la nouvelle avait tellement ébranlé sa confiance qu'il refusait désormais de laisser son fils de cinq ans dormir chez son frère. Les résidents se remémorent également un incident où Leveugle avait emmené des enfants au lac voisin d'Aguelmam Azegza, les encourageant à nager nus sous prétexte de promouvoir une activité saine. Selon des responsables marocains proches du dossier, Leveugle est arrivé au Maroc pour la première fois en 1955, à la fin du protectorat français, et a ensuite obtenu la résidence marocaine, rapporte l'AP. Aucune plainte officielle n'avait été déposée contre lui dans le royaume avant son arrestation en 2024. «Cette affaire est d'une gravité exceptionnelle et suscite naturellement une profonde indignation», a déclaré Najat Anwar, présidente de l'association marocaine de protection de l'enfance Touche pas à mon enfant, à l'AP. Elle a ajouté que l'organisation est prête à se constituer partie civile «si des témoins ou victimes marocains se manifestent». L'association a lancé, jeudi, un appel à témoins, exhortant les potentielles victimes marocaines de Leveugle à briser le silence et à se manifester. Les autorités françaises ont émis un appel international à témoins et prévoient de se rendre au Maroc dans le cadre de l'enquête. Leveugle a résidé au Maroc jusqu'à son arrestation en 2024 et est soupçonné d'avoir abusé de plus d'une douzaine de garçons dans le pays, certains cas remontant à 1974. L'enquête a été déclenchée après que son neveu a découvert un mémoire numérique de 15 volumes sur une clé USB et l'a transmis aux autorités. Selon le procureur de Grenoble, Etienne Manteaux, de nombreux abus présumés ont eu lieu en Afrique du Nord.