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Le regard du professeur (6)
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 15 - 11 - 2002

«Un demi siècle dans les arcanes de la politique», est le livre du professeur et ancien conseiller royal, Abdelhadi Boutaleb. Cet épisode traite de l'accord de Tlemcen, intervenu entre le Maroc et l'Algérie.
Hatim Betioui : Le Roi Hassan II vous a-t-il informé de la teneur de l'accord avec l'Algérie ?
Abdelhadi Boutaleb : En effet. Il m'a appris que l'accord avec l'Algérie comportait deux volets : la cession par le Maroc à l'Algérie du territoire en litige et le bornage de la frontière existante par les deux parties, ce qui ferait de ce territoire marocain un territoire algérien. D'autre part, il a été convenu de créer une société mixte maroco-algérienne pour l'exploitation de la mine de Gara Djebilet qui se trouve dans ce qu'on considérait comme territoire marocain. La production serait partagée en parts égales entre les deux pays, le Maroc devant permettre à l'Algérie l'acheminement par voie ferrée du produit de la mine vers un port marocain sur la côte atlantique en vue de son exportation et sa commercialisation.
Ici, je voudrais signaler que, lors de l'entrevue nocturne au cours de laquelle le Roi m'a informé de la substance de l'accord avec l'Algérie, le général Mohamed Oufkir était présent avec nous et a suivi notre discussion. Il l'a donc entendu me dire : « Je refuse le démission et je souhaite que vous accomplissez une mission auprès du Président Bourguiba ». Je lui avais alors répondu : « Je prie Votre Majesté de réfléchir encore et de me faire justice en acceptant ma démission ». Puis, avec la permission du Roi, le général et moi sommes sortis. A ce moment précis, c'est une histoire longue et aux chapitres multiples qui allait commencer.
Oufkir m'a pressé la main en disant : « Bravo ! Tu es un brave, un héros ! » Ces mots m'ont abasourdi. Oufkir me flattait et me traitait de « héros » alors que j'étais dans une situation plutôt embarrassante. Je me suis arrêté à ce mot en me dirigeant vers mon lieu de résidence à Oujda. On avait affecté une maison à chaque ministre pour la nuit.
Le lendemain matin, je suis parti pour saluer le Roi Hassan II à l'aéroport d'Oujda où l'attendait un avion spécial pour le ramener, ainsi que les membres de sa famille, à Rabat. Avant de monter à bord, il m'a appelé pour me dire qu'il refusait ma démission et insister sur mon départ pour la Tunisie. Comme je me suis excusé au sujet de la mission, il a appelé le général Oufkir, qui était à proximité, et lui a dit : « Si Boutaleb tient à sa démission et n'est disposé à accomplir la mission que je lui ai confiée auprès du Président tunisien. Qui puis-je à ton avis, envoyer à sa place ? » Le général a avancé le nom de Moulay Ahmed Alaoui, et le Roi a accepté. Ensuite, il s'est tourné vers moi pour me répéter : “Ne dites pas que vous êtes démissionnaire,je n'accepte pas votre démission”.
L'avion royal ayant décollé, la même main qui, hier, a pressé la mienne pendant que j'attendais l'expression « Bravo ! » a refait le même geste à l'aéroport. Oufkir m'a dit : « J'ai mon avion personnel (Mystère 15) où je serai accompagné par Driss Slaoui et Ahmed Laraki pour retourner à Rabat. Je serais heureux que tu viennes avec nous, si tu veux bien ». J'ai répondu : « Pourquoi pas ! » et l'ai remercié. Après le décollage de l'avion, Oufkir s'est installé à mon côté et s'est penché sur moi pour me chuchoter à l'oreille : « Puis-je déjeuner avec toi aujourd'hui, chez toi ? » Je lui ai répondu que cela me ferait plaisir. Oufkir me parlait à voix basse et le grésillement du moteur de l'avion contribuait à rendre son chuchotement inaudible à Slaoui et Laraki qui occupaient des sièges faisant face aux nôtres.
A notre arrivée à Rabat, je me suis hâté de rentrer chez moi pour faire préparer le déjeuner. Ma femme m'a dit : « Il est midi et demi, et tu m'annonces qu'Oufkir vient déjeuner ! » Je lui ai répondu : « Tu as largement le temps de préparer le repas, Oufkir ne déjeune pas avant deux heures et demie ou trois heures. » Puis j'ai ajouté : « Il ne déjeunera, comme à son habitude, qu'après avoir pris une bonne quantité d'alcool ». J'ai donc préparé une bouteille de whisky Chivas encore fermée. Quand Oufkir est arrivé, il s'est remis à louer mon attitude franche et héroïque. Il m'a aussi déclaré qu'il avait déjà entendu parler de moi et de ma bravoure, mais que maintenant il a vu de ses propres yeux. Il a ajouté : « C'est ainsi que doivent se comporter les hommes dignes de ce nom ! » Il s'est donc attardé à faire mon éloge, puis il a évoqué le Roi, en a dit beaucoup de choses et lui attribué divers défauts, ce qui a suscité ma surprise et mon étonnement. Plus il avalait d'alcool, plus il devenait prolixe et ses critiques acerbes. Ainsi, il m'a dit : « Il est nécessaire que ce régime change, il ne peut pas rester tel qu'il est aujourd'hui. « J'ai alors eu l'inspiration de lui dire : « Nous sommes tous, toi, moi et un certain nombre de collègues, fidèles à ce régime et dévoués à cet homme (le Roi). Que penserais-tu si nous dressions, toi et moi une liste des ministres qui jouissent de la confiance et de l'affection de S.M. le Roi pour noter ensuite les critiques et les réflexions des uns et des autres.
Ensuite vous me permettrez de parler en votre nom, car je sais m'adresser à lui en utilisant un style qui ne le blesse pas et ne l'irrite pas. Comme tu le sais, le Roi est plus à son aise quand c'est moi, plutôt qu'un autre, qui lui parle. Je l'informerai, en votre présence, des propositions de réforme et de l'évaluation de la situation que nous aurons retenues. Mais, avant que je prenne la parole, vous devez lui dire que vous êtes d'accord sur ce que je lui dirai et que je suis votre porte-parole à vous tous. De la sorte, nous lui aurons transmis le message et sauvé le régime. Qu'en penses-tu ? « Oufkir est resté un moment silencieux, puis il m'a tapoté l'épaule en me disant en français : «Ne te mets pas dans la gueule du loup. Ne te suicide pas. Attends, le pays aura bientôt besoin de toi.» Devant ce discours, j'ai mis fin à la discussion, car j'ai ressenti un séisme mental, et suis allé vers ma femme pour lui demander de servir à manger.
Au cours du déjeuner, Oufkir m'a dit : “Je te conseille de retirer ta démission et d'effectuer la mission qui t'a été confiée. Permets-moi d'appeler le Roi au téléphone pour lui apprendre que je t'ai persuadé de retirer la démission et d'effectuer la mission, il en sera heureux. “J'ai accepté sa proposition. Il a demandéle Roi en ma présence et l'a informé qu'il était venu chez moi pour me convaincre, qu'il a déjeuné chez moi et que le problème a été réglé. Il a ajouté : «M. Boutaleb est à côté de moi. Il souhaite que Votre Majesté l'entende retirer sa démission et exprimer sa disposition à exécuter vos instructions concernant la mission auprès du Président tunisien ». Il en a été ainsi.
Depuis ce jour, les propos d'Oufkir n'ont cessé de me hanter et de me donner des insomnies. Je suis resté perplexe : « À quoi tout cela rime-t-il ? ». Ma vie au sein du gouvernement se déroulait désormais dans une atmosphère d'incertitude, de méfiance et d'expectative. Cela ne m'aidait pas à assumer sereinement mes fonctions officielles. Depuis ce jour, j'ai toujours tendu l'oreille pour tenter de percer l'énigme Oufkir, mais sans jamais confier à qui que ce soit ce que j'ai entendu de lui.
Lorsque vous êtes parti pour la Tunisie, comment le Président Bourguiba a-t-il accueilli l'accord maroco-algérien de Tlemcen ?
Le Président a bien accueilli l'initiative et s'en est félicité, comme il a félicité le Maghreb des perspectives de prospérité et de progrès que l'accord laissait entrevoir pour la région.
Et comment le Président Boumediene a-t-il accueilli les propos du Roi Hassan II à la Conférence arabe au Sommet évoquant l'initiative qu'il prendrait pour libérer le Sahara sans consulter personne?
Le Président algérien n'a pas fait de commentaire et semblé satisfait des déclarations du Roi.
Dans quelles conditions s'est déroulée la mise en œuvre de l'accord de Tlemcen et suivant quelles étapes ?
A mon retour de Tunisie, le Roi Hassan II m'a chargé de suivre le dossier avec mon homologue Abdelaziz Bouteflika. Il m'a dit: «Traite cette question avec diligence pour que le point concernant la mine de Gara Djebilet arrive à sa phase d'application». «Je me suis donc mis à harceler Bouteflika pour nous réunir au Maroc ou en Algérie. Mes tentatives sont restées sans succès jusqu'au moment où l'occasion s'est présentée avec la réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères et du Sommet de l'Organisation de l'Unité Africaine à Lusaka, en Zambie.
Le Roi Hassan II m'y a dépêché pour le représenter au Sommet, comme le Président Boumediene l'a fait avec son ministre des Affaires étrangères. Sur instruction du Roi Hassan II, j'ai téléphoné à M. Bouteflika pour lui proposer de prendre le même vol que nous, de Paris à Lusaka, ce qui nous permettrait d'examiner le dossier pendant toute la durée du voyage dans le calme et loin des travaux du Sommet africain. Bouteflika a accepté en disant : « Je n'ai pas d'objection. À Paris, j'ai l'habitude de descendre à l'hôtel Crillon. Que pensez-vous si nous nous y rencontrions la veille du départ à Lusaka ? «Je lui ai demandé : « Donnez-moi votre numéro de vol à partir de Paris. «Il me l'a donné et j'ai pris mon billet d'avion en fonction du sien. Je suis arrivé à l'hôtel Crillon le soir, en avance sur l'heure fixée, convaincu que nous allions passer me bonne partie de la soirée à discuter de notre sujet.
Cependant, en ouvrant la porte de ma chambre, j'ai trouvé un mot écrit à la main dans lequel le ministre Boutaflika s'excusait d'être retenu par des engagements urgents.


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