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Le Policy Center for the New South décrit la dédollarisation comme lente, partielle et génératrice de risques systémiques
Publié dans Barlamane le 21 - 08 - 2025

Le Policy Center for the New South (PCNS) a rendu public en août l'étude d'Otaviano Canuto intitulée De-dollarization, Local Currencies, and External Financial Defense (Research Paper n° 07/25). L'économiste y analyse les fondements de la prééminence monétaire américaine et les perspectives d'une transition vers un ordre moins polarisé. Selon lui, «l'hégémonie du dollar américain, en place depuis la Seconde Guerre mondiale, a survécu à la fin du régime de Bretton Woods, à la crise financière mondiale et à la crise de la zone euro, pour en ressortir encore renforcée».
M. Canuto explique que cette prépondérance s'appuie sur des mécanismes auto-cumulatifs : «la facturation des échanges en dollars le rend plus attractif pour l'endettement, ce qui en retour accroît l'usage de cette devise pour fixer les prix». Le statut des Etats-Unis comme prêteur en dernier ressort conforte cette dynamique, plaçant Washington au centre de la sphère monétaire mondiale. Les sanctions imposées à la Russie depuis 2022 ont toutefois relancé les spéculations sur une possible fragmentation de l'ordre financier, Pékin et plusieurs économies émergentes cherchant à réduire leur exposition.
L'auteur relève à ce propos que «les discours sur la dédollarisation, la multipolarité ou la bipolarité sont devenus fréquents, mais l'écart entre ces ambitions et la réalité demeure immense». Il ajoute que la montée des monnaies concurrentes se manifeste avant tout «dans l'usage croissant des devises locales dans les règlements transfrontaliers, en particulier entre la Chine et ses partenaires, et dans le poids accru de l'euro et du renminbi dans certains filets de sécurité financiers».
Monnaies comme instruments de paiement et réserves de valeur
M. Canuto insiste sur la distinction entre l'usage transactionnel et l'usage patrimonial d'une devise : «il faut différencier l'emploi d'une monnaie pour régler des transactions de sa fonction comme réserve de valeur». Une devise utilisée dans les paiements tend à être accumulée par les banques centrales, mais ce lien n'est ni mécanique ni automatique. L'accord signé en 2023 entre le Brésil et la Chine, permettant des règlements en monnaies locales avec compensation périodique, illustre cette tendance.
L'auteur rappelle que l'essentiel des opérations de change découle de flux financiers plutôt que commerciaux. L'intégration du renminbi au panier des droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international en 2015 fut due au poids du commerce extérieur chinois, et non à une large utilisation financière de la devise. M. Canuto souligne que «l'usage global du dollar dépasse très largement le poids économique relatif des Etats-Unis : sa part dans la facturation du commerce, dans l'émission de dette internationale et dans le crédit transfrontalier est bien supérieure à la place américaine dans le commerce et la finance mondiaux».
Sur le terrain du financement des échanges, le renminbi a vu sa part progresser après l'invasion de l'Ukraine, passant de moins de 2 % à 4,5 % en un an, puis atteignant 6 % en 2023. Même si cette part a ensuite légèrement reflué, la progression demeure notable. Toutefois, la devise chinoise ne représente qu'environ 2 % des paiements internationaux traités via Swift, son expansion demeurant bornée.
Réserves internationales et lente érosion du dollar
Depuis plusieurs décennies, près de deux tiers des réserves mondiales étaient placés en titres libellés en dollars. M. Canuto observe cependant une évolution : «la part du dollar dans les réserves officielles est passée de 71 % en 1999 à 57,3 % en 2024». Cette érosion lente traduit des ajustements progressifs de la part des banques centrales.
Néanmoins, ni l'euro ni le yen n'ont véritablement profité de ce recul. Les devises qualifiées de «non traditionnelles» comme le dollar australien ou le franc suisse, de même que le renminbi, en ont tiré quelque bénéfice. En pratique, l'attrait du dollar perdure, comme le rappelle l'auteur : «la fin de la convertibilité-or au début des années 1970 et la crise de 2008 ont consolidé, plutôt qu'affaibli, la domination du dollar comme valeur refuge».
Les facteurs structurels sont puissants. Outre la profondeur du marché obligataire américain, qui offre un volume inégalé de titres liquides et sûrs, le dollar bénéficie d'effets de réseau massifs. De plus, les Etats-Unis n'imposent pas de restrictions comparables aux contrôles de capitaux maintenus par la Chine, ce qui rend leurs actifs plus accessibles et donc plus attractifs.
Accords bilatéraux en monnaies locales
Pour réduire leur dépendance, plusieurs pays ont signé des accords bilatéraux permettant de régler leurs échanges dans leurs monnaies nationales. M. Canuto cite l'exemple du Brésil et de la Chine en 2023, et rappelle que lors du sommet des BRICS à Johannesbourg la même année, «les dirigeants ont réaffirmé leur volonté d'utiliser davantage leurs monnaies locales dans les règlements, dominés jusqu'ici par le dollar et les devises convertibles».
Cette orientation répond aussi à une volonté de se prémunir contre les sanctions. L'étude note que «des gouvernements préfèrent recourir à leurs monnaies domestiques pour éviter de devenir la cible de mesures coercitives». Toutefois, un coût peut apparaître : un pays excédentaire accumule les avoirs dans la devise du pays déficitaire, moins liquide et moins universellement acceptée que le dollar.
De tels accords modifient aussi la gestion des entreprises. Par exemple, des exportateurs brésiliens ne sont plus contraints de convertir leurs revenus en réal, mais doivent accepter des règlements en yuans si leurs clients chinois l'exigent. Cette évolution illustre la portée de ces mécanismes, mais aussi leurs limites structurelles.
Défense financière externe et filet multilatéral
M. Canuto rappelle que «les réserves internationales constituent la première ligne de défense externe», malgré leur coût élevé. Elles ont augmenté depuis le début des années 2000, mais sont détenues de manière très inégale : environ 97 % sont concentrées entre les mains d'une moitié des pays, les autres devant se contenter de marges dérisoires.
Au-delà des réserves, les lignes de swap entre banques centrales représentent une seconde barrière. La Réserve fédérale entretient de tels accords avec la Banque centrale européenne et d'autres institutions majeures. Ces dispositifs ont été largement utilisés lors de la pandémie de Covid-19 pour maintenir la liquidité mondiale.
Le Fonds monétaire international demeure le centre du filet de sécurité, mais M. Canuto avertit que «sa capacité de prêt relative a décliné, alors que les vulnérabilités se sont accrues pour les économies émergentes et en développement». D'où la nécessité de renforcer ses instruments et d'élargir les soutiens régionaux ou bilatéraux.
Privilège exorbitant et fragilités américaines
L'auteur rappelle l'expression forgée dans les années 1960 par Valéry Giscard d'Estaing : «le privilège exorbitant» du dollar. Cette singularité permet aux Etats-Unis de financer leurs déficits à des conditions plus avantageuses que tout autre pays, en échange de la fourniture d'actifs sûrs à l'ensemble du système.
Néanmoins, ce privilège peut aussi devenir un fardeau, dans la mesure où il expose l'économie américaine à une dépendance accrue envers la demande mondiale. Certains analystes estiment que «sans l'usage universel du dollar, les déséquilibres mondiaux actuels ne pourraient exister». De surcroît, les incertitudes politiques à Washington poussent les investisseurs à diversifier leurs portefeuilles vers l'euro ou d'autres devises.
M. Canuto, enfin, estime que «le système monétaire international est en voie de perdre sa polarité unique ; il faut tout entreprendre pour limiter les risques d'instabilité au cours et après cette transition». La dédollarisation sera lente et partielle, mais l'essor de règlements en monnaies locales et l'évolution des réserves marquent déjà un mouvement irréversible vers une pluralité monétaire plus affirmée.


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