Imaginé au départ comme une projection géoéconomique issue d'un groupe bancaire, le concept de «BRICS» s'est matérialisé en quinze années comme une entité structurante de l'économie mondiale. L'analyse fouillée publiée ce mois-ci par Otaviano Canuto et Bruno Saraiva pour le Policy Center for the New South confirme que, sur le premier quart du XXIe siècle, les cinq membres fondateurs du groupe — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — ont vu leur poids collectif dépasser celui du G6 en parité de pouvoir d'achat (PPA), et ce malgré les soubresauts politiques, monétaires ou géostratégiques traversés par plusieurs d'entre eux. Les auteurs notent que le bloc, désormais élargi à cinq nouveaux membres (Egypte, Ethiopie, Indonésie, Iran, Emirats arabes unis), incarne près de 40 % du produit intérieur brut mondial en PPA et concentre environ un quart des flux commerciaux et d'investissement international. Cette montée en puissance s'est accompagnée d'un regain de tensions globales, en particulier entre les Etats-Unis et la Chine, dont les répercussions pourraient redéfinir les équilibres économiques pour les décennies à venir. La Chine et l'Inde devancent les prévisions, le Brésil et la Russie freinent l'élan Les projections établies en 2003 par Dominic Wilson et Roopa Purushothaman pour Goldman Sachs prévoyaient une ascension rapide des BRIC en matière de produit intérieur brut à prix de marché. Dans plusieurs cas, les échéances ont été non seulement atteintes, mais dépassées. La Chine a surpassé le Japon dès 2010, soit six ans plus tôt qu'attendu tandis que l'Inde a devancé le Royaume-Uni dès 2021 et devrait dépasser le Japon d'ici fin 2025. La Russie et le Brésil ont, quant à eux, vu leur trajectoire contrariée par des crises internes, militaires ou budgétaires. Néanmoins, mesurés en PPA, les résultats sont sans appel. La Chine dépasse les Etats-Unis depuis 2016, l'Inde surpasse l'Allemagne depuis 2005, et la Russie devance la France, le Royaume-Uni et l'Italie depuis 2004. À partir de 2019, le PIB agrégé des quatre pays fondateurs du BRIC excédait celui du G6. Leur contribution à la croissance mondiale est passée de 20 % au tournant du siècle à 44 % sur la période 2000-2024, hors années de récession. «La vigueur économique des BRICS, fondée sur la taille de leurs marchés et la progression de leur productivité, leur a permis de s'imposer comme pivots de la croissance mondiale», résument les auteurs. Toutefois, l'effet de l'appréciation monétaire, qui devait accélérer leur rattrapage, s'est révélé plus modeste qu'anticipé. BRICS+ face aux rivalités sino-américaines et aux faiblesses internes Dans un monde de plus en plus fragmenté, la montée des tensions entre Washington et Pékin constitue, selon MM. Canuto et Saraiva, un basculement majeur. L'administration américaine de 2025, poursuivant la politique engagée sous Donald Trump, multiplie les restrictions commerciales et technologiques pour contenir l'expansion chinoise. «Les prochaines années seront dominées par une rivalité structurelle entre superpuissances», estiment-ils. Face à cette polarisation, le BRICS+ apparaît comme un espace intermédiaire, tiraillé entre prudence stratégique et affirmation collective. L'étude recommande une posture de retenue : «Ni confrontation ni alignement, mais autonomie constructive». Les auteurs mettent en garde contre l'exacerbation des tensions, qui pourrait nuire aux intérêts fondamentaux de la plupart des membres, Chine comprise. À l'intérieur du groupe, les défis sont considérables : hétérogénéité institutionnelle, faible intégration commerciale entre les membres, risques de stagnation au niveau intermédiaire de revenu. Pour y répondre, les auteurs proposent de donner un rôle accru aux outils communs. La Nouvelle banque de développement (NDB), forte de 50 milliards de dollars de capital et élargie à plusieurs membres hors BRICS, devrait, selon eux, intensifier l'emploi des monnaies locales dans ses prêts. L'Arrangement de réserves de contingence (CRA), doté de 100 milliards de dollars, reste à ce jour inutilisé et contraint par des conditions liées au Fonds monétaire international (FMI). Son potentiel, estiment-ils, pourrait être étendu en assouplissant l'accès hors programmes FMI. Une plate-forme Sud-Sud appelée à redéfinir la gouvernance mondiale L'enjeu est également diplomatique. L'étude plaide pour que le BRICS+ devienne «le porte-voix des pays en développement», en revendiquant une réforme des institutions de Bretton Woods — notamment les droits de vote au sein du FMI et de la Banque mondiale — et une allocation accrue de ressources aux filets de sécurité multilatéraux. La proposition, avancée dans le rapport, de vendre une partie de l'or du FMI afin de financer des prêts à taux concessionnels pour les pays les plus pauvres, s'inscrit dans cette logique. À condition d'éviter les ambitions irréalistes, le BRICS+ pourrait s'imposer comme une instance pondérée et pragmatique de représentation du Sud global. Mais pour cela, concluent les auteurs, il devra se garder des emballements géopolitiques et «favoriser une coopération effective, sans nourrir les tensions existantes».