Le Conseil supérieur de l'enseignement, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), dans un rapport présenté mardi 30 novembre 2021, sur le métier d'enseignant au Maroc intitulé, « Le métier de l'enseignant au Maroc à l'aune de la comparaison internationale » en son chapitre V, s'est penché sur le volet du vécu du métier, des perceptions et aspirations des enseignants. Aussi tracera-t-il les conditions de vie et de travail, les relations personnelles et professionnelles, les expériences vécues tout au long de la carrière, etc., des aspects qui agissent sur les perceptions des enseignants relatives à leur métier, leur rôle et leur place dans la société. Tout un état de faits « rarement prises en considération dans l'élaboration des politiques publiques » nous dit le document ce qui forcément se répercute sur le rendement et sur l'engagement de l'enseignant. Et de s'en référer au pédagogue, Meirieu Philippe : « la qualité de l'enseignement commence par la qualité de l'environnement dans lequel travaillent et se meuvent les professeurs », pour dire que la pratique de ce métier s'harmonise avec des conditions de travail adéquates. La première réponse à la question « quelles sont les principales difficultés rencontrées dans l'exercice du métier ? », en dit long. En effet la majorité des enseignants, tous cycles confondus, ainsi que les parents d'élèves du reste disent que c'est l'encombrement des classes et principalement dans primaire. Les résultats de l'enquête nationale sur les ménages et l'éducation de l'INE indiquent que ce phénomène persiste dans 40,7% des réponses. C'est le quatrième fléau dirions-nous, sur neuf après le faible niveau scolaire (64,9%), l'abandon (45,1%) et le curricula non adapté (43,3%). « Quand le nombre dépasse 30, cela devient difficile » dira cette enseignante du primaire pour une moyenne de 40 élèves 50 et 55 élèves par classe était la norme il y a peu, en particulier dans les quartiers populaires à forte densité. Le faible niveau scolaire qui touche sept élèves sur 10 est là aussi inquiétante pour ne pas dire catastrophique en témoigne cette enseignante de français du primaire, « Il y a 3 à 4 élèves qui suivent, les autres n'arrivent pas », quand un autre dira, « il y a des élèves qui ont encore des problèmes avec les alphabets, et confondent b et p ». Dans le cycle primaire, les moyennes de la proportion des élèves qui n'arrivent pas à suivre par les enseignants oscillent entre 10 et 15 élèves dans une classe de 40 élèves. Et ça empire au fur et à mesure que l'on monte dans les niveaux jusqu'à en devenir fatal. Les enseignants qui exercent dans le milieu rural ont d'autres difficultés dans ce même registre, liées à la nature des établissements et à la spécificité du milieu collégial : « les élèves qui viennent des écoles centrales arrivent généralement à suivre ; ceux qui viennent des écoles satellitaires ont un niveau faible. Parfois l'élève n'arrive même pas à écrire son nom », dira cette enseignante du secondaire. Mise en cause : la politique éducative, « il y a une mauvaise planification de la carte scolaire, régie par le volet quantitatif et le seuil de réussite en fonction des places disponibles ». On ne peut aborder les conditions de travail sans l'existence d'équipements scolaires adéquats et des espaces qui favorisent un climat favorable à l'apprentissage. A ce sujet, la majorité des enseignants du primaire déplorent l'absence du matériel pédagogique et didactique, compliquant ainsi leur tâche : « Il y a une absence totale du matériel pédagogique(matières scientifiques). Le problème est que la réforme des programmes est très liée à ce matériel et aux nouvelles technologies ; et celles- là ne sont pas disponibles. On travaille donc avec nos propres ressources.» Le PNEA 2016 avait soulevé le manque de ressources matérielles en se basant sur les déclarations des directeurs. L'étude avait révélé que 38% des élèves ne bénéficient pas des services de salles multimédias, 8% n'ont pas de terrain de sport dans leurs établissements, 57% des élèves n'ont pas de salle de lecture bibliothèque), 31% étudient dans des lycées où manquent de salles de classe, 60% des lycéens étudient dans des établissements où la maintenance est insuffisante. Ces données concernent les lycées, les écoles primaires et les collèges en sont encore plus dépourvus même dans les infrastructures les plus élémentaires comme les sanitaires. Côté perception du métier, le sentiment d'insécurité et la violence domine, et les nombreux témoignages des enseignantes, disent qu'elles semblent être plus exposées en comparaison avec leurs collègues de l'autre genre. « je suis des fois sujette à̀ une violence verbale. En cas de problème, l'administration intervient quand l'enseignant le demande ou lorsque le problème commence à prendre d'autres proportions » (enseignante du primaire). Une autre enseignante (collégial) décrit une situation qui mérite l'attention : « quand on fait la surveillance des examens certificatifs, on est clairement menacé. Par peur, il y en a qui ferme les yeux et laisse les élèves tricher ». Par ailleurs, le quotidien des enseignants en milieu rural est décrit comme pénible et difficile à vivre à cause de l'éloignement de l'établissement, la rareté des moyens de transport ou encore la difficulté à se loger d'où l'absentéisme et les retards. Cependant, quoiqu'ils estiment que la profession s'est dégradée, les témoignages des enseignants font ressortir une opinion positive sur leur métier et leur rôle dans la société, « métier noble», « métier qui participe à la construction d'un bon citoyen », « métier de service social »... Quant aux aspirations deux perspectives principales qui se dégagent. L'évolution dans le système (carrière) en intégrant le corps des inspecteurs pédagogiques ou celui des administrateurs pédagogiques. Le métier d'inspecteur pédagogique fait rêver car perçu comme étant « confortable », « bien rémunéré », « flexible en termes d'horaires de travail » et « ouvrant la voie à de nouvelles opportunités ». En revanche, celui de directeur d'établissement est moins prisé. Le flou qui entoure son statut représente des facteurs de dissuasion. La seconde perspective envisagée par un bon nombre d'enseignants, est de plier bagages en particulier ceux du primaire et dans le rural, à travers une retraite anticipée au regard de la pénibilité des conditions de travail, l'allongement de l'âge de départ à la retraite, l'absence de perspectives d'amélioration de la situation professionnelle, le statut social de l'enseignant sont autant de raisons qui poussent un bon nombre d'enseignants à se projeter à l'extérieur du système éducatif. Ces conditions de travail et de vie conclut le chapitre V, contribuent, négativement ou positivement selon les expériences, au façonnement des perceptions des enseignants. Et on sait qu'une perception négative du métier, de sa valeur et de son statut social impactent négativement l'engagement et le niveau d'investissement des enseignants. D'où la nécessité de prendre en compte ces dimensions dans l'élaboration des politiques publiques.