La guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d'Ormuz ravivent les fragilités de la filière céréalière française, pourtant première d'Europe. Réunis mercredi à Paris, producteurs et négociants ont appelé à renforcer la résilience du secteur, en envisageant plusieurs pistes. La guerre au Moyen-Orient et la fermeture quasi totale du détroit d'Ormuz depuis trois semaines ravivent une question stratégique pour la première puissance agricole de l'Union européenne : comment rendre la filière céréalière française plus résiliente face aux tensions mondiales ? Réunis mercredi à Paris, producteurs, coopératives, négociants et exportateurs ont esquissé des pistes : constitution de stocks stratégiques, rénovation des silos, diversification des sources d'engrais. Pilier de la «souveraineté alimentaire» française, la filière céréalière a dégagé un excédent commercial de près de 8,8 milliards d'euros en 2025. Mais elle «se fragilise», a alerté Benoît Piétrement, président d'Intercéréales, devant une salle bien remplie. Les trois dernières années ont été rudes : hausse des coûts de production en 2023, récolte de blé catastrophique en 2024 – la plus faible en 40 ans –, puis une année 2025 marquée par des engrais très chers et des cours du blé sous les 200 euros la tonne, rendant les ventes plus difficiles face à une concurrence internationale accrue. «La Russie n'hésite pas à utiliser l'agriculture céréalière comme arme de guerre, la Chine stocke massivement des céréales pour préparer un futur incertain, les Etats-Unis conditionnent une part importante de leur aide alimentaire internationale à l'achat de produits agricoles américains», a énuméré Benoît Piétrement, appelant la France à réagir. Engrais : la dépendance au gaz et la tentation de la diversification Aujourd'hui, 30% des fertilisants mondiaux transitent par le détroit d'Ormuz, quasiment fermé à la navigation depuis le début du conflit. Si la France dépend peu du Golfe pour ses approvisionnements directs, l'impact sur les prix est immédiat. Maxime Godart, directeur général de Timac Agro, relève une «augmentation de 20 à 30% en trois semaines selon les produits», portée par la tension sur les marchés indien et chinois, qui consomment quelque 40 millions de tonnes d'engrais par an. Pour réduire sa dépendance, la France – qui consomme 7 à 8 millions de tonnes d'engrais par an, dont 78% d'azoté issu de gaz importé – cherche à diversifier ses sources. Les fabricants appellent l'Etat à soigner ses relations diplomatiques pour «garantir un accès à différentes sources». Stocker ou ne pas stocker? Pour amortir les chocs, faut-il constituer des stocks stratégiques de grains, à l'image de la Chine ? Christophe Gouel, directeur de recherche à l'INRAE, rappelle que la France a pratiqué le stockage jusqu'aux années 1950, dans un pays encore marqué par la guerre. Antoine Hacard, responsable des «métiers du grain» à la Coopérative agricole, estime qu'avant de stocker davantage, il faudrait déjà être capable de conserver correctement. Or, le parc français compte 4.568 silos, offrant une capacité totale de 44 millions de tonnes. Mais «les deux tiers ont plus de 35 ans», souligne-t-il. La filière a chiffré à 4,3 milliards d'euros les besoins d'investissement sur 15 ans pour rénover, dépolluer, démanteler et construire des silos. Taxe carbone : un surcoût contesté Dans un contexte de tensions où les agriculteurs subissent la hausse du gazole et des engrais, la filière plaide à nouveau pour une suspension – ou au moins «une compensation» – de la taxe carbone sur les fertilisants aux frontières de l'UE. Ce dispositif, pensé pour favoriser la production européenne, génère selon Philippe Heusèle, chargé des relations internationales à Intercéréales, un «surcoût de 10 à 13 euros par tonne de blé», pénalisant davantage une filière déjà fragilisée par les aléas géopolitiques et climatiques.