Vanté par le régime algérien comme un projet stratégique, Gara Djebilet se révèle en réalité un chantier minier bancal, techniquement fragile et financièrement dévorant. Minerai de mauvaise qualité, coûts astronomiques et décisions opaques : toute critique est étouffée, noyée dans la narration d'un régime qui se berce d'illusions. Érigé par les autorités algériennes en projet emblématique de la « nouvelle Algérie », Gara Djebilet est présenté comme un levier majeur de diversification de l'économie algérienne au-delà des hydrocarbures. Gisement géant, exploitation industrielle planifiée à grande échelle, infrastructures colossales pour le traitement et le transport du minerai : le récit est bien rodé, martelé à longueur de discours et relayé sans distance par une presse domestiquée. Sur le plan strictement minier, les faits sont connus depuis des décennies. Le minerai de Gara Djebilet est fortement chargé en phosphore, à des niveaux très largement supérieurs aux normes internationales requises pour une sidérurgie compétitive. Cette caractéristique rend son traitement industriel complexe, coûteux et énergivore. Ce n'est ni une découverte récente ni une manœuvre hostile : c'est précisément la raison pour laquelle le gisement, identifié dès les années 1950, n'a jamais été exploité à grande échelle, ni sous la colonisation ni après l'indépendance. Aucun gouvernement algérien, jusqu'à récemment, n'avait jugé ce projet économiquement soutenable. Ce que le régime Tebboune présente aujourd'hui comme une ambition stratégique relève en réalité d'un pari risqué, fondé sur des hypothèses fragiles. Les investissements nécessaires sont colossaux : infrastructures ferroviaires sur près de mille kilomètres, installations de traitement lourd, consommation massive d'eau, de gaz et d'électricité. Les chiffres officiellement avancés évoquent des dizaines de milliards de dollars engagés sur plusieurs années, pour un retour sur investissement incertain et tardif. Même selon des projections prudentes, les gains nets pour l'économie algérienne apparaissent faibles au regard des sommes mobilisées et des risques encourus. Plus préoccupant encore, certaines options techniques évoquées pour « corriger » la mauvaise qualité du minerai consistent à le mélanger avec du minerai importé, plus riche et moins phosphoreux. Autrement dit, un projet censé réduire la dépendance extérieure pourrait aboutir à un schéma absurde : extraire à grands frais un minerai local difficile, pour ensuite importer de la matière première étrangère afin de le rendre vendable. Présentée comme un succès de souveraineté économique, l'opération ressemble davantage à un non-sens industriel. Face à ces contradictions, le régime ne répond pas par le débat ou la transparence. Il répond par la répression. Lorsqu'un économiste algérien a publiquement rappelé, chiffres à l'appui, les limites techniques et financières du projet, il n'a pas été contredit par d'autres experts. Il a été arrêté. Ce signal est clair : dans l'Algérie actuelle, discuter d'un projet sacralisé par le pouvoir ne relève plus de l'analyse économique, mais du risque pénal. La critique, même argumentée, est assimilée à une atteinte à l'État. Cette nervosité est révélatrice. Un pouvoir sûr de ses choix n'a pas besoin d'emprisonner ceux qui posent des questions. Un projet solide se défend par des études, des audits, des chiffres vérifiables. À Gara Djebilet, tout semble au contraire verrouillé, précipité, opaque. Des documents techniques évoquent des procédures contournées, des marchés attribués sans concurrence réelle, des surcoûts difficilement justifiables et des intermédiaires récurrents gravitant autour du sommet de l'État. Là encore, le régime exige qu'on le croie sur parole, tout en criminalisant ceux qui demandent des comptes. Au fond, l'affaire Gara Djebilet illustre une méthode désormais familière. Un grand projet est transformé en symbole politique. La communication remplace l'évaluation. Les chiffres deviennent des slogans. Et lorsque la réalité menace de fissurer le récit, le pouvoir choisit la contrainte plutôt que l'explication. Ce n'est pas seulement une manière de gouverner ; c'est une manière de mépriser l'opinion publique, sommée d'applaudir sans comprendre.