Les marchés numériques posent des défis croissants pour le droit de la concurrence et pour le rôle des médias dans l'écosystème démocratique. Cette problématique a été au cœur de l'intervention de M. Vincent Giovannini, maître de conférences à l'Université Jean Monnet de Saint-Etienne, lors de la rencontre annuelle du Conseil de la concurrence avec les médias, le 3 février à Rabat. Son analyse a déconstruit la perception traditionnelle des médias pour les ériger en entités à la fois actrices et vectrices de la concurrence dans un écosystème digital en perpétuelle mutation. M. Giovannini a souligné, dans un premier temps, que les marchés numériques exigent une approche distincte de celle appliquée aux marchés classiques. Les effets de réseau, les économies d'échelle et de gamme, particulièrement prononcés dans l'économie des données, confèrent un pouvoir de marché considérable aux plateformes dominantes. L'exemple des journaux traditionnels, dépendants des plateformes pour la diffusion et la monétisation de leurs contenus (référencement, publicité programmatique), illustre cette vulnérabilité. L'avènement de l'intelligence artificielle exacerbe encore cette dépendance, posant des défis inédits en matière de visibilité et de monétisation. L'affaire Google Droit Voisin, traitée par l'Autorité française de la concurrence, constitue une illustration éloquente de cette dynamique. Suite à la transposition de la directive sur les droits d'auteur et droits voisins, conférant aux éditeurs de presse le droit d'autoriser ou d'interdire la reproduction de leurs publications, Google a imposé un choix binaire : licences gratuites ou suppression de l'affichage des contenus protégés. Cette stratégie a engendré des difficultés économiques et juridiques majeures pour les éditeurs, contraints d'accepter des conditions déséquilibrées. Lire aussi : Le conseil de la concurrence : Un arbitre éclairé au cœur de l'économie marocaine L'intervention de l'Autorité de la concurrence, sanctionnant un abus de position dominante, a démontré la capacité du droit de la concurrence à protéger les compétences spécifiques des éditeurs de presse, garantissant ainsi le pluralisme des médias et le bon fonctionnement démocratique. Les médias, vecteurs d'une culture de concurrence Au-delà de leur rôle d'acteurs, les médias sont également des vecteurs essentiels de la culture de concurrence. M. Giovannini a rappelé que les règles de concurrence, loin d'entraver l'innovation, la stimulent en favorisant la baisse des prix, l'amélioration de la qualité et l'élargissement du choix pour les consommateurs. Elles visent à sanctionner les comportements abusifs des entreprises dominantes qui cherchent à maintenir leur position par des moyens non fondés sur le mérite. Dans ce contexte, les médias assument une responsabilité cruciale d'information du public, avec rigueur, exactitude et impartialité. Ils ne doivent pas céder aux impératifs de rapidité ou de rentabilité qui pourraient altérer la qualité de l'information. En contribuant à l'éducation du public sur les enjeux de la concurrence, ils influencent la perception des pratiques anticoncurrentielles et la légitimité de l'intervention publique. Ce rôle pédagogique est d'autant plus fondamental à l'ère des plateformes et de l'IA, où la capacité à replacer les décisions des autorités de concurrence dans leur contexte économique, juridique et sociétal est primordiale. Une telle approche éclairée est indispensable non seulement au bon fonctionnement des marchés, mais également à la préservation du pluralisme de l'information et à la vitalité du débat démocratique. En somme, l'analyse de M. Giovannini met en exergue la dualité du rôle des médias : à la fois sujets des régulations concurrentielles et agents actifs de leur diffusion. Cette perspective est essentielle pour appréhender les défis contemporains de la régulation des marchés numériques et garantir un équilibre propice à l'innovation et à la démocratie.