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Prison centrale de Kénitra : La nuit où Hadda est achevée
Publié dans La Gazette du Maroc le 29 - 01 - 2007

C'est la chronique d'un homme qui grille tous ses fusibles. Il tue sa femme et celui qu'il croit être son amant. L'homme s'appelle Mohamed Chahid, natif de la région de Moulay Bouaâzza, un patelin pas très loin de Khénifra. Hadda, l'épouse de Mohamed est morte parce que quelqu'un aurait dit à son mari, alors émigré en Espagne en sa qualité de maçon qu'il « y avait un homme dans la vie de Hadda ». Il a suffi d'une rumeur, et le bonhomme se précipite de son poste de constructeur de l'autre côté du détroit pour venir faire la loi chez lui. Condamné en 1998, cela fait huit ans qu'il vit le quotidien du couloir de la mort au sein du pavillon B de la prison centrale de Kénitra.
Nous sommes dans un patelin assez sympathique. On peut y vivre quelques instants de bonheur pour peu que l'on se laisse aller devant le vide et la verdure. Encore faut-il avoir l'âme encline aux ardeurs de la nature. Mohamed Chahid y voit le jour en 1951.
C'était une autre époque, autant dire un autre monde. Famille simple, sans problèmes qui vit de la terre, pour la terre. Mohamed grandit avec l'idée qu'un jour il doit prendre son destin en main. Tout passe en un clin d'œil pour un enfant entouré de vert à perte de vue et qui ne sait pas encore ce que ce destin voudra dire un jour. Ce qu'il sait, par contre, c'est que la vie pourrait être autre ailleurs, à défaut d'être meilleure. Il a vu d'autres voisins partir et il voudra, un jour, «si dieu le veut tenter sa chance». Il attend. «Mais un jour, j'étais déjà un jeune homme, j'ai décidé de partir. Avant mon mariage avec Hadda. Je suis donc parti pour la ville, mais très vite, j'ai rebroussé chemin. C'était pire que dans le douar». Fès, Meknès, Kénitra et ailleurs, sans succès. La ville, ce rêve épars est brisé. Mohamed doit se faire une raison. Et s'il se mariait ? Bonne idée. «Au bled, on peut toujours manger à sa faim si on travaille. Et quand les gens te connaissent, tu peux trouver un boulot facilement. J'ai labouré des champs et j'ai surveillé quelques bêtes et là, je me suis résolu à l'idée du mariage».
Hadda est une longue histoire sur laquelle nous reviendrons plus loin, mais pour le moment, Mohamed entre dans l'âge des responsabilités.
Un homme décide de s'en tirer et finit dans
le trou
«J'ai appris sans trop me forcer. Au bled, on construit nous-mêmes pour abriter le bétail ou pour ajouter une chambre ou deux dans une grande maison. C'est en aidant les autres que j'ai appris à construire.» Mohamed est assez solide. Il ne rechigne pas à la tâche et travaille avec beaucoup de sérieux. Dans le douar, il avait cette réputation de quelqu'un de rigide. Cette même qualité ou défaut qui lui jouera un sale tour plus tard. Bref, le maçon prend du galon et devient un incontournable travailleur à Moulay Bouaâzza «parfois, il fallait pousser jusqu'à Khénifra pour aider des gens à construire une maison ou un mur de clôture. Cela me faisait un peu plus d'argent. Et là, j'ai décidé d'épouser Hadda». Mohamed se dit prêt. Il gagne bien sa vie, il peut ouvrir un foyer, avoir une femme, faire des enfants et s'installer jusqu'au jour du jugement dernier. Un vœu, un souhait, un espoir réalisés d'un seul tenant. L'homme est heureux. «Avoir une famille et des enfants, c'est très important. Et je ne voulais plus vivre avec mes parents. Alors, j'ai fixé la date et nous avons célébré la fête selon nos moyens. Hadda était heureuse. Et très vite, nous avons eu Aziza». Aziza, la fille aînée, qui a aujourd'hui vingt-cinq ans. Dans les années 80, Moulay Bouaâzza était un havre de paix. Les enfants pouvaient grandir dans le calme et la simplicité. Mais ce n'était pas cela le souci premier de Mohamed, qui, lui, voulait d'abord une femme au foyer et une situation forte au sein de la communauté.
Jamon et Cerveza et une Mujera dans le bled
«Je ne sais pas comment les choses ont pris forme, mais j'avais des connaissances qui m'avaient conseillé de tenter ma chance ailleurs. Je connaissais aussi d'autres types de la région qui étaient partis en Espagne et qui, chaque été, revenaient avec des valises pleines. Avec Hadda, on a décidé que c'était peut-être cela la meilleure solution pour avoir une bonne situation. Je me suis débrouillé ce qu'il fallait et je suis parti. Sur place, comme j'ai dit, j'avais des connaissances qui m'ont aidé au départ. Et comme j'avais un métier, les Espagnols ne voulaient plus me lâcher». Mohamed doit apprendre à dire Sinor et Sinora et au besoin, boire une Cerveza et quelques tranches de Jamon. Pour un homme qui aime la bibine, ce n'est pas un luxe, mais une nécessité. «Je gagnais très bien ma vie. Je travaillais comme un fou, et je savais que plus je me donnais au boulot, plus je pouvais assurer mes arrières. Je voulais construire ma propre maison au douar, acheter quelques têtes et mettre des sous de côté pour après. En Espagne, j'étais traité comme un vrai chef. Ils trouvaient que mes capacités étaient supérieures à celles d'autres maçons et parfois, ils ne me laissaient pas revenir pour les vacances au pays». Mohamed voit son avenir tracé devant lui. Tout va pour le mieux pour le natif de Moulay Bouaâzza qui peut rêver à la grande maison et la ribambelle de gosses qui vont grandir sur le domaine du père. «J'ai vu des gars en Espagne qui étaient au bled, et qui m'ont parlé de ma femme et de ma famille à Moulay Bouaâzza. Pour moi, tout allait bien et très vite beaucoup de choses se sont précipitées. D'un coup. Je ne sais pas ce qui s'était passé, mais je ne pouvais plus trouver le sommeil. Ma vie est devenue, en un rien de temps, un cauchemar». L'air du pays qui charrie avec lui les dires des uns, les commérages des autres, la malveillance, la méchanceté, la jalousie, la volonté de nuire. Mohamed perd la boussole. Rien ne va plus pour le maçon le mieux loti du coin.
Comment comprendre tout cet imbroglio ? Faut-il faire confiance aux autres, tout ce monde de «là-bas» qui veut tant de bien à Mohamed en venant lui raconter les dessous du douar. «Ils m'ont dit que ma femme avait un amant, qu'elle me trompait avec quelqu'un d'autre. Oui, plusieurs personnes sont venues me répéter la même chose. Je suis devenu fou. Moi, ici, en train de trimer pour elle, et elle, là-bas, à coucher avec un autre. Il me fallait réagir et très vite. J'ai décidé de rentrer au pays». Mohamed ne perd pas de temps. Il décide de partir couper court aux rumeurs et donner une leçon à cette femme. On ne sait pas quels sont les itinéraires que l'esprit de Mohamed a pu emprunter, pas plus que l'on sache ce qu'il a dû décider dans la solitude de «ses blessures», mais le jour de son arrivée au douar, c'était un autre homme qui marchait vers chez lui, là où Hadda attendait.
Une femme peut aussi vous
entrouvrir les portes de l'enfer
C'est le type de femme qui ne cherche pas les problèmes. Très calme, elle donnait l'air de celle qui avait trouvé son compte. Un mari, des enfants, un peu de sous, et une belle situation qui se profilait à l'horizon. Que peut espérer une femme qui a grandi avec l'idée que tant qu'il y a un mari qui veille au grain, tout va bien ? Pourtant, Hadda ne devait pas s'attendre à cette visite de son mari supposé être en Espagne. Quand elle l'a vu arriver, elle n'a pas réalisé que c'était peut-être là la fin de sa vie. «Je savais qu'il fallait en finir. Je l'ai trouvée seule. Il n'y avait pas d'homme avec elle. Mais je ne pouvais pas ne pas faire ce que j'avais à faire. Elle m'a trompé, elle m'a traîné dans la boue et tout le village se moquait de moi. Les gens disaient que Mohamed travaillait pour elle, alors qu'elle voyait un autre homme. Alors j'ai frappé.» Bref, Mohamed débarque, et on ne sait pas si l'idée du meurtre grandissait dans son esprit depuis le moment où des connaissances sont venues lui dire que sa femme n'était pas ce qu'il croyait. Mohamed passe à l'acte sans crier gare. Il arrive chez lui et tue sa femme. Hadda est poignardée. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle devait sentir que l'heure était très grave. «Je ne pouvais pas attendre de vérifier ni de voir de mes propres yeux. J'étais piégé et la délivrance était d'en finir avec Hadda et cet homme». Mohamed laisse sa femme morte, dans une mare de sang et s'en va à la recherche de l'autre homme.
«Je ne le connaissais pas, mais j'ai très vite trouvé le type. Il fallait juste demander pour le trouver. Et là, il n'y avait rien d'autre à faire. Après Hadda, je ne pouvais plus reculer devant rien.» Mohamed met la main sur l'autre homme et là, sans explications, il achève le supposé «amant». Avec un couteau, le même qui a servi pour en finir avec Hadda, l'épouse qui ne s'attendait pas à voir son Mohamed débarquer très vite pour en découdre avec le destin. Mohamed dit qu'il ne pensait à rien quand il avait commencé sa ronde d'horreur. Ce qu'il savait, c'était en finir et très vite. Le bonhomme est mort, Hadda est morte. «L'honneur» est-il lavé comme le pensait Mohamed ? Rien n'est moins sûr : «j'étais comme un fou. Je ne pensais à rien, je ne sentais rien, j'étais un autre. Mais malgré ce que j'avais fait, je ne pouvais pas me calmer. Alors il fallait aller plus loin». Plus loin ? Peut-être attenter à la vie des enfants, Aziza et Salaheddine ? Mohamed s'en défend : «non, je n'ai jamais voulu faire de mal aux enfants». Pourtant, dans le village, les gens disent que Mohamed voulait aussi tuer les enfants. Bref, quoi qu'il en soit, Mohamed nage dans le sang de deux êtres humains qui étaient peut être innocents. «Oui, peut-être que Hadda n'avait rien fait et cet homme non plus. Mais les gens m'avaient piégé pour me perdre. Et moi, je me suis laissé faire. C'est un complot ourdi dans de hautes sphères pour me faire revenir au pays. Oui, je suis l'objet de grandes négociations entre le Maroc et l'Espagne.» Là, on touche à un autre volet de cette histoire de famille. Mohamed affirme, avec force conviction que son état de maçon hors pair lui a valu un chantage entre «des responsables marocains et espagnols» Oui, il pense qu'il a été au centre d'un bras de fer parce qu'il était «irremplaçable en Espagne». Alors «pour m'avoir, on m'a dit que Hadda me trompais. On a joué sur mon honneur et je me suis fait prendre».
Quoi qu'il en soit, les gendarmes arrivent et menottent Mohamed qui avoue sans problème. Il est condamné à mort en 1998. Et depuis, il dit attendre que cette machination, cette conspiration éclate au grand jour pour que l'on sauve sa peau.
Conte de la folie ordinaire
La jalousie peut pousser au meurtre. Elle fait entrouvrir les portes de la folie et précipite celui qui y succombe dans le feu des enfers. Pour nous, les limites de l'extrême sont inconnues jusqu'au jour où l'on franchit la lisière. D'ici là, il n'y a aucun indice, aucun code, aucun manuel qui pourrait nous aider à connaître quelles pourraient être les couleurs de l'horreur. Il y a certes l'imagination, mais elle ne peut remplir qu'un mince rôle pour nous faire voir ce qui risquerait de se produire. En somme, nous pouvons entrevoir les contours de la terreur de soi et celle que l'on pourrait nous infliger ou celle que nous pourrons faire subir aux autres, mais il n'y a rien de précis, rien de défini. Nous sommes dans un entre-deux, mais quand la folie frappe et que l'horreur prend corps, là, on peut soit définir ses démons, leur donner des noms, des visages, soit faire l'impasse sur la mémoire et sombrer dans l'amnésie volontaire. Mohamed Chahid, lui, sait de quoi il en retourne face à l'irréparable. Il a décidé de ses meurtres, a pris le temps de réfléchir et a mis en scène sa vie.


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