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Prison centrale de Kénitra : Ahmed Hafid, l'homme de Laâyoune
Publié dans La Gazette du Maroc le 14 - 05 - 2007

Né en 1980 à Laâyoune, Ahmed Hafid avait 19 ans quand il a tué. Le numéro d'écrou 25572 du pavillon B de la prison centrale de Kénitra est un pur sahraoui qui dit avoir tué pour «une raison valable». Pourtant, le rapport de police souligne une bagarre qui a mal tourné. Un simple accrochage, qui conduit Hafid Ahmed à éliminer son rival, dont il ne se souvient même plus le nom ou ne veut plus s'en rappeler. Condamné à mort pour un meurtre ? Oui, et le crime était des plus atroces : une grosse pierre, des coups à la tête et la victime est rendue en bouillie. Bref, un cadavre digne de NCIS et des Experts. Et Ahmed Hafid, lui, a toujours la rage rivée au cœur.
Nous sommes en janvier 1999 à Laâyoune. Hay Moulay Rachid, un endroit tout ce qu'il y a de plus banal, par une journée d'hiver quelconque. N'était-ce cette bagarre entre Ahmed Hafid et un autre bonhomme, la vie du quartier aurait été des plus insipides. Un coin paumé pas loin du grand désert, avec un type qui avait, ce matin-là, les idées confuses, la tête embrouillée dans des desseins pas très clairs et surtout une colère qui devait éclater. «Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de ce jour-là, mais je sais comment on s'est bagarré et ce qui s'est passé après. » Ahmed Hafid n'a gardé que les instants du crime, prélude et postlude inclus. Le reste, black-out total. Et on le comprend, Ahmed avait dix-neuf ans quand il a donné la mort. Comment un gamin de son acabit peut-il, même huit ans plus tard, avec ce que la prison donne comme dureté, revoir cette macabre journée de janvier 1999? «Je ne voulais pas tuer ce type, c'est venu comme ça ».
Comme ça, c'est-à-dire dans la bagarre, sur le tas, comme un ingrédient supplémentaire et inattendu qui devait donner une teinte particulière à ces instants. Et le coloris choisi… le rouge sang mêlé à des touches d'une couleur sablée avec un zeste caillouteux de la pierre.
Un homme enragé sort
de ses gonds
«Je ne sais pas pourquoi, nous nous sommes pris la gueule. Je ne le sais vraiment pas. J'ai oublié. Mais je sais que je lui ai donné des coups et il m'en a donnés. Ce type m'avait cherché et il fallait le remettre à sa place. Franchement, si je savais que j'allais le tuer, je te l'aurais dit. Tout ce dont je suis sûr, c'est qu'à un moment donné, j'ai éclaté de rage et là, je ne contrôlais plus rien ».
Motif de la dispute ? Inconnu. Qui est ce type qui devait dire adieu à la vie, grâce à Hafid Ahmed ? Inconnu. Plutôt ignoré par un homme qui sait qu'il a tué, et qui, malgré son air crâneur, s'arrange tant bien que mal, pour ne plus revoir le visage de la mort. «Je ne veux plus penser à tout ça maintenant. Là, je me concentre sur ici, la prison, les gens et comment filer des jours sans problèmes. Parce que même dans ces murs, on ne sait jamais ».
On ne saura jamais, c'est certain, car Ahmed Hafid en garde pour lui, sous le manteau. Parce que ce type ne fait confiance à personne. Parce que ce jeune homme de 27 ans, a perdu toutes ses illusions sur les hommes. Enfin Ahmed a les jetons. Il a les foies. Il en fait dans son froc. Il a une sacrée trouille. Et il ne le dira jamais. Parce qu'il tente de faire illusion, au moins une fois, encore une fois, dans ce long et froid couloir. «Ma vie est finie. Je ne pense plus à la vie. Ici, je fais ce qu'il faut que je fasse. Je mange, j'essaie de dormir, de ne pas me prendre la tête avec les autres condamnés et quand la nuit arrive, je vois comment il faut faire pour fermer l'œil ». Encore cette histoire de sommeil, lot de tous les prisonniers dans ce pavillon B. Pour dormir, il faut se déshumaniser. Et Hafid Ahmed en est encore incapable.
Un Sahraoui sur le sable avec l'horizon effacé
«Je n'ai jamais été à l'école. Ce n'était pas possible. Mon père est mort et j'ai vécu avec ma mère Meryem, mon frère, Brahim et ma sœur, Mahjouba. Une vie simple de gens ordinaires qui n'ont pas beaucoup de moyens.
À Laâyoune, il n'y a pas beaucoup de choses à faire. Alors, je traînais dans les rues, je fréquentais d'autres types comme moi. Je n'avais pas d'idées en tête et je ne pensais pas non plus partir vers Casablanca ou Marrakech, comme d'autres l'ont fait. Je tuais le temps ». La mise à mort des aiguilles invisibles de ce sablier, où un soupçon de vie pouvait encore s'égrener. En finir avec le temps, en attendant que ce soit lui qui achève de boucler le cercle infernal d'une existence vouée à la perdition. Quand Hafid Ahmed parle de sa vie, nous avons l'impression qu'il parle de celle d'un autre. Il est déconnecté de son passé, de ses souvenirs, de ses rêves. Il est tout juste là, hic et nunc, et le reste, il ne veut pas le savoir. «Oui, si j'avais eu la chance d'aller à l'école, je pense que cela aurait changé les choses pour moi. Mais je ne vais pas me mettre à regretter ça aussi. Mes parents sont pauvres et mon père ne pouvait rien faire, sauf nous donner à manger. Ma mère, elle, suivait son mari. Mes frères, les pauvres n'ont jamais eu le choix. Heureusement que je les vois encore, parce qu'ils me rendent visite quand ils le peuvent. C'est un soutien et une aide pour moi. Quand je les vois, je respire enfin. Sinon, je passe le temps à attendre la prochaine visite ». Quand nous avons embrayé sur le chapitre des frères et de cette mère qui ne comprend rien au destin de son fils, Ahmed Hafid est redevenu un jeune garçon paumé et sans repères. Il est de nouveau un homme sans défense. Un gars égaré.
Un pauvre hère qui a perdu la boussole. Enfin, on peut toucher en lui un ersatz de fond sur lequel on peut inscrire quelques données pour comprendre à qui nous avons affaire.
La rue, deux silhouettes décident d'en découdre
«Je te le jure, ce type m'a bien cherché. Je ne l'ai pas évité, non plus, mais je ne pensais pas que cela pouvait se terminer par une condamnation à mort. Tu sais comment on peut se mettre à nous foutre de la gueule de quelqu'un ? C'est comme ça que tout a commencé ». D'après Hafid Ahmed, le gars lui cherchait des noises, et lui, n'aime comme qu'on lui cherche des poux dans la tête. Il s'est mis en rogne. Normal, il ne voulait pas que cet individu le chambre davantage. «Il insistait. On avait déjà eu une bagarre qui s'est terminée sans dégâts et je l'avais prévenu de me foutre la paix, mais il est revenu plusieurs fois. Et à chaque fois, c'était devant les gens. Oui, j'ai beaucoup de témoins qui ont raconté devant la police que ce type m'avait à plusieurs fois provoqué. Je ne supportais plus ses conneries. Et ce qui devait arriver, arriva ».
Les insultes donnent le coup d'envoi à un échange physique très pointu. Hafid sait qu'il devait se défendre et l'autre était, apparemment, un gaillard difficile à rétamer. Des injures, on passe, comme d'habitude, dans ce genre d'échange à la marocaine, aux fringues que l'on se tire, au je te pousse tu me pousses, les menaces genre : je vais t'éclater la figure, non c'est moi qui vais t'écrabouiller ta sale gueule, toi, tu ne peux pas, non c'est toi qui n'es pas un homme ; quoi, moi pas un homme, tu vas voir, non c'est toi qui vas voir. Ce type d'échanges dure longtemps avant que le premier coup de poing ou de tête ne fuse. C'est presque une règle, une entrée en matière pour jauger la situation, le degré de la férocité de l'adversaire. Ahmed Hafid reçoit un coup, et là, il répond. L'autre rétorque, Hafid s'applique. Mais il n'a pas le dessus. L'autre est un coriace qui sait encaisser et qui riposte quand il le faut. «Je ne voulais pas que tout cela finisse mal, mais bon, c'était le destin ». Tous les détenus du pavillon B invoquent le destin, comme s'ils n'avaient pas de prise sur le courant de leur vie. Oui, le destin, celui qui fait et défait des vies, Hafid, lui, l'a bien regardé en face, ce jour d'hiver à Laâyoune. «Après, je ne sais plus ce qui s'est passé. Je sais juste que ce type était là baignant dans le sang. Là, j'ai compris que c'était fini pour moi. Je ne saisissais pas bien encore, mais quelque chose me disait que c'était fini pour moi ».
La pierre qui scelle le sort de deux hommes
«J'ai pris une grosse pierre et je lui ai porté un coup à la tête ». Aussi direct que l'apocalypse. Sans détours possibles. Aussi sec. Un coup de pierre. Une très grosse pierre, selon les propos d'Ahmed Hafid. Et un bruit sourd, mais lourd d'un crâne qui éclate. Hafid est déjà de l'autre côté de l'enfer. La préméditation est là, la bagarre, les coups échangés, les témoins qui ont tout vu, bref, rien, plus rien ne peut sauver la peau d'Ahmed Hafid : « quand j'ai donné ce coup avec cette pierre, j'ai senti que j'avais fait quelque chose qui me dépassait. Je ne sais pas comment te le dire, mais j'ai senti quelque chose de bizarre en moi ». L'instinct de tuer, peut-être avait lâché en lui tant de liquide qu'Ahmed Hafid s'était senti envahi par un flux de haine, de colère, de fin, de non-retour. «La police était claire. Je méritais le pire pour avoir tué ce type avec une pierre. J'ai expliqué que nous avions un gros problème et que c'était une bagarre, mais bon, il y avait un mort et il fallait que je me mette à parler. Alors j'ai dit des choses dont je ne me souviens pas et qui m'ont perdu ». Ahmed Hafid a tué.
C'est un fait. Un meurtre horrible, un crâne fracassé, une victime défigurée. Bref, le cocktail qui t'envoie au pavillon B du couloir de la mort. «J'ai ensuite senti, quand le juge m'a condamné à mort, que moi aussi j'étais mort ». Mort à l'instant où l'autre type est tombé, le crâne défoncé, raide mort, inerte, juste le sang coulant par tous les trous de son corps. Mort, oui Hafid est mort à cet instant où il a ôté une vie.
Celui qui hante le couloir de la mort est une autre version de ce même Ahmed. Une copie non conforme, un succédané qui attend qu'un jour le règlement de compte avec soi, soit possible, pour retrouver qui il était et y voir plus clair dans ce flou qui lui enveloppe le corps, le cœur, l'âme et l'esprit.


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