L'agriculture a bâti une partie de sa compétitivité sur le coût de la main-d'œuvre. Mais la baisse de l'emploi agricole et les tensions qui pèsent sur les recrutements font désormais de la pénurie de bras un facteur de risque à part entière pour plusieurs filières. Pendant des années, le secteur agricole a bâti sa compétitivité sur un dogme. L'accès presque illimité à une main-d'œuvre bon marché et corvéable à souhait. Un constat dont fait état le Haut-commissariat au plan (HCP, 2025) dans sa récente radioscopie du marché du travail, qui note que «16,3% des actifs occupés au Maroc sont des ouvriers agricoles», un vivier de travailleurs majoritairement soumis à des contrats précaires ou saisonniers. Parmi eux, seuls «7,8% bénéficient d'une couverture médicale liée à leur emploi», soit le taux le plus bas tous secteurs confondus. Ce contingent a servi de variable d'ajustement au modèle productif, en permettant de tirer les coûts du travail vers le bas et de faire face aux impératifs saisonniers. Cette situation n'a pu être viable que grâce à une main-d'œuvre abondante. À l'issue du Plan Maroc Vert, la part des emplois agricoles représentait 38% de l'ensemble de la population active. Autrement dit, plus d'un actif sur trois était mobilisé, de la préparation des sols à la cueillette, en passant par l'élevage et autres travaux saisonniers. Si l'agriculture a historiquement pesé dans l'emploi global, sa part recule à 31% au troisième trimestre 2025, selon les dernières statistiques rapportées par Bank Al-Maghrib, soit sept points de moins qu'au terme de la feuille de route antérieure. Pénurie de bras Malgré une année record en termes de précipitations, la pénurie de main-d'œuvre s'invite au cœur des campagnes. Pourtant, le phénomène de contraction de l'emploi agricole ne date pas d'hier. Entre 2022 et 2024, le secteur a perdu en moyenne 185.000 emplois par an, soit 555.000 postes en trois ans ! La Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (Comader) reconnaît que les producteurs doivent «composer avec des conditions extrêmement difficiles» cette année, en particulier dans la filière oléicole. La cueillette, décalée d'environ un mois et repoussée autour du 20 novembre dans plusieurs bassins, conjuguée à l'épisode pluvieux, a pesé sur les récoltes. «Une fois la pluie terminée, on ne trouve plus les ouvriers», regrette un exploitant. Ce qui est de nature à renchérir la rémunération journalière des ouvriers, laquelle a atteint 200 à 300 dirhams, bien au-delà du salaire minimum agricole garanti (voir encadré). Dans certaines zones, le paiement à la tâche se généralise, sur la base de caisses d'environ 25 kg, avec des gains journaliers évoqués entre 250 et 350 dirhams. «C'est deux fois et demie le salaire minimum agricole (SMAG)», s'étonne le dirigeant d'une exploitation. Faute de bras, certains basculent vers des arrangements de type association, où le cueilleur reçoit jusqu'à la moitié de la récolte. «Le SMAG, tel qu'il est institué, n'est plus un indicateur adapté aux réalités actuelles», observe Taher Srairi, en rappelant que l'écart entre le salaire minimum et les rémunérations exigées sur le terrain s'explique aussi par l'urgence propre aux productions périssables, qui impose de mobiliser des ouvriers dans des délais très contraints. La pénurie actuelle de bras s'explique d'abord par la sécheresse qui a prévalu au cours des dernières années. La baisse, voire l'arrêt complet de certaines productions a privé les ouvriers agricoles de revenus réguliers, les incitant à chercher ailleurs des sources de subsistance. Une partie s'est redéployée vers les grands chantiers de construction en ville, les activités urbaines ou les services informels, rompant pour certains de manière définitive le lien avec le travail agricole. Un phénomène semblable à la desserte observée il y a quelques années par des travailleurs artisanaux, qui lors des fermetures des frontières pendant la crise covid ont dû changer de métier pour se convertir en gardiens de voiture, concierges… Avec le retour des pluies, la reprise n'est pas automatique puisqu'une partie des travailleurs n'intègrent pas systématiquement les exploitations. «Apres des années de sécheresse, il ne faut pas s'attendre à ce que les travailleurs restent bredouilles», relativise un agronome. Cette rupture d'ordre structurelle épuise le réservoir de main-d'œuvre disponible en temps normal lors des pics agricoles. «Six années consécutives de sécheresse ont aussi accéléré la perte de nombreuses opportunités d'emploi ainsi que l'exode massif de la jeunesse rurale», rappelle Taher Srairi, un enchaînement qui a déplacé durablement une partie de la main-d'œuvre vers d'autres activités, sans garantie de retour au moment des récoltes. Erosion des compétences Indépendamment des facteurs conjoncturels liés au stress hydrique, le recul de l'emploi agricole s'inscrit dans une tendance démographique de fond. Le vieillissement de la population rurale et l'exode massif des jeunes ont durablement contracté le vivier de travailleurs disponibles. Selon le dernier recensement (RGPH 2024), le Maroc compte désormais plus de cinq millions de personnes âgées de 60 ans et plus, soit 14% de la population. Parallèlement, près de deux millions de personnes ont quitté les campagnes depuis 2014, réduisant la population rurale de 13,7 à 13,4 millions d'habitants, tandis que l'exode rural touche particulièrement les jeunes et les femmes, avec un flux annuel moyen de 152.000 départs vers les villes. Ce phénomène, documenté de longue date par les chercheurs, s'est accéléré ces dernières années, au point de fragiliser des filières entières. Le travail agricole, perçu comme pénible et peu attractif, peine à retenir les jeunes générations, qui arbitrent en faveur d'activités urbaines, voire parfois de migration à l'étranger. La difficulté à mobiliser de la main-d'œuvre tient aussi à une concentration simultanée des récoltes. Selon les professionnels, la cueillette de l'olivier coïncide cette année avec celle d'autres fruits, notamment les agrumes. Cette superposition crée une concurrence directe pour des effectifs déjà limités. Les ouvriers arbitrent alors entre plusieurs cultures, parfois d'un bassin à l'autre, ce qui accentue les tensions au moment des pics. Le phénomène est d'autant plus marqué que les fenêtres de récolte ont été raccourcies par les pluies. Pression sur l'amont Au-delà de la disponibilité des travailleurs, le secteur fait face à une érosion des compétences. Le travail agricole recouvre des savoir-faire précis — taille, cueillette fine, élevage, traite — qui se transmettent par l'expérience. Or, ces compétences se perdent à mesure que les travailleurs quittent le secteur, faute de conditions jugées suffisantes pour vivre décemment. La communauté scientifique alerte depuis des années sur le fait que des profils qualifiés préfèrent se reconvertir, migrer ou rejoindre d'autres pays, y compris pour exercer des activités agricoles similaires en Europe. Cette érosion silencieuse fragilise les filières où les compétences peinent à trouver une relève et où la formation ne parvient pas à compenser les départs. Le travail agricole, rappelle-t-il, ne se limite pas à des volumes de main-d'œuvre, mais engage aussi «des compétences nécessaires qui se perdent à mesure que les travailleurs quittent le secteur, faute de perspectives jugées suffisantes pour y demeurer durablement». Certes, la stratégie nationale Génération Green, telle qu'elle a été conçue, visait à créer environ 350.000 emplois d'ici 2030, en orientant la création d'emplois hors production vers des segments jugés plus structurés, comme l'agro-industrie, la logistique, la transformation des produits agricoles et les services associés. Mais cette montée en gamme répond mal à la contrainte la plus immédiate, celle des besoins de travail en amont, encore moins dans les pics saisonniers. Le Smag, salaire minimum... en théorie Dans le sillage des ajustements décidés par le gouvernement pour les faibles revenus, le salaire minimum agricole garanti (SMAG) revalorisé à 97,44 dirhams par jour, doit entrer en vigueur le 1er avril 2026. Sur le papier, le dispositif fixe un seuil qui, dans les faits, sert surtout de repère théorique. Dans les exploitations, notamment lors des pics de récolte, les niveaux de rémunération observés s'en écartent nettement. Lors du dernier Salon national de l'olivier, tenu du 21 au 24 janvier 2026 à El Attaouia, plusieurs exploitants évoquent des rémunérations journalières comprises entre 200 et 300 dirhams ! «Aujourd'hui, on ne parle plus du SMAG. Pour trouver des ouvriers, il faut payer deux fois, parfois deux fois et demie plus», confie un agronome ayant assisté au Salon. Dans certaines régions, le travail à la tâche s'est imposé, avec des paiements indexés sur le volume récolté, quand d'autres exploitations recourent à des formes d'association, cédant une part de la récolte aux cueilleurs. Ces arrangements traduisent un décalage croissant entre le cadre réglementaire et la réalité du monde agricole, au moment même où la pénurie de main-d'œuvre semble s'installer de manière durable, au grand dam des producteurs, pour qui le coût du travail pèse directement sur la compétitivité. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO