En s'appuyant pour la première fois sur les microdonnées des indicateurs de prestation de services, une étude publiée dans Science Direct renouvelle en profondeur l'analyse de la qualité de l'enseignement primaire au Maroc. En mettant l'accent sur le monde rural, la recherche met en lumière un paradoxe structurel entre accessibilité scolaire et efficacité pédagogique, avec des implications directes pour les politiques publiques. Malgré une scolarisation primaire désormais universelle, l'école marocaine continue de buter sur un défi central, celui de la qualité des apprentissages. C'est le constat posé par Aomar Ibourk, professeur de méthodes quantitatives et d'économie sociale à l'Université Cadi Ayyad, et Karim El Aynaoui, président exécutif du Policy Center for the New South, également vice-président exécutif de l'Université Mohammed VI Polytechnique et doyen du pôle Sciences humaines, économie et sciences sociales. Derrière les progrès affichés en matière d'accès, soulignent les deux chercheurs dans leur étude publiée sur Science Direct, les résultats demeurent fragiles, en particulier dans les zones rurales où la pauvreté de l'apprentissage reste massive. En 2022, le Maroc consacrait 5,8% de son PIB à l'éducation, un effort budgétaire supérieur à la moyenne mondiale, sans pour autant produire les rendements attendus en termes de compétences fondamentales, ce qui interroge moins le niveau de la dépense que son efficacité réelle sur le terrain. Les évaluations internationales confirment cette tension persistante. Entre 2018 et 2022, les scores PISA du Maroc ont reculé en mathématiques, en lecture et en sciences, révélant des difficultés structurelles que les politiques éducatives peinent encore à corriger. Ces fragilités sont loin d'être uniformes. Elles s'expriment avec une intensité particulière dans les territoires ruraux, où les contraintes géographiques, sociales et culturelles redessinent profondément les conditions d'apprentissage. Le monde rural au cœur de la fracture éducative Dans les campagnes marocaines, l'école se heurte à une réalité spécifique faite de dispersion des établissements, de déficits d'infrastructures et de conditions de vie précaires. L'écart avec les villes se creuse dès le collège et devient abyssal au lycée, où à peine plus d'un élève rural sur dix est scolarisé. Cette dynamique pèse lourdement sur les indicateurs nationaux, au point que près de deux tiers des élèves marocains n'atteignent pas les compétences minimales attendues à leur âge. Face à ces contraintes, le système éducatif a progressivement développé des solutions d'adaptation. Les écoles satellites de petite taille, souvent organisées autour de classes à plusieurs niveaux, permettent de rapprocher l'enseignement des familles. À l'inverse, les écoles communautaires, plus grandes et mieux équipées, cherchent à mutualiser les ressources mais au prix d'un éloignement géographique parfois dissuasif. C'est précisément cette tension entre proximité et qualité que l'étude de Karim El Aynaoui et Aomar Ibourk place au centre de son analyse. La principale originalité de cette recherche réside dans son choix méthodologique. Pour la première fois au Maroc, l'évaluation de la qualité éducative s'appuie sur les microdonnées des indicateurs de prestation de services, issus d'une enquête nationale menée en 2017 auprès de près de 300 écoles primaires publiques et privées, en zones rurales et urbaines. Coordonnée par l'Observatoire national du développement humain et la Banque mondiale, cette enquête marque un tournant en substituant des indicateurs objectifs aux traditionnelles évaluations fondées sur la perception. Observations en classe, visites inopinées des établissements, tests standardisés administrés aux enseignants et aux élèves composent une base de données inédite, permettant d'analyser finement le fonctionnement réel des écoles. L'étude mobilise ensuite une approche en deux temps combinant analyse de l'enveloppe de données et régression tronquée afin de mesurer l'efficacité technique des établissements et d'en identifier les déterminants. Les auteurs résument ainsi l'enjeu central de leur démarche dans une citation qui éclaire la portée de leur travail : «Cette étude apporte une contribution originale et significative à l'évaluation de la qualité des services éducatifs au Maroc en exploitant, pour la première fois, les microdonnées de l'enquête sur les indicateurs de prestation de services. Elle permet de dépasser les approches déclaratives pour analyser l'efficacité réelle des écoles à partir d'observations objectives et comparables». Ecoles communautaires et classes multigrades, un paradoxe révélé Les résultats mettent en évidence un contraste saisissant. Si les écoles communautaires apparaissent globalement plus stables sur le plan organisationnel, elles affichent en moyenne une efficacité inférieure à leur potentiel. À l'inverse, certaines structures plus modestes parviennent à tirer un meilleur parti de ressources pourtant limitées. Le score moyen d'efficacité technique ressort à 0,63, ce qui signifie que les écoles pourraient améliorer leurs résultats de près d'un tiers à ressources constantes. Les classes à plusieurs niveaux occupent une place centrale dans cette équation. Longtemps perçues comme une solution par défaut dans les pays en développement, elles font l'objet d'un débat nourri dans la littérature internationale. Dans les contextes où les enseignants sont formés et les infrastructures adaptées, ces classes peuvent favoriser l'autonomie et la coopération entre élèves. Mais dans les zones rurales marocaines, leur efficacité reste fortement conditionnée par la formation pédagogique, la taille des classes et l'environnement socio-économique. L'étude montre que certaines variables jouent un rôle décisif dans l'amélioration de l'efficacité scolaire. La fréquentation du préscolaire apparaît comme un levier majeur, tout comme la rénovation des infrastructures et le soutien aux enseignants. À l'inverse, les contraintes structurelles propres aux écoles satellites, notamment l'isolement et la faiblesse des moyens, continuent de peser lourdement sur les performances. Des enseignements directs pour l'action publique Au-delà du diagnostic, la recherche ouvre des pistes claires pour les politiques éducatives. Elle invite à dépasser l'opposition binaire entre accessibilité et qualité en repensant l'organisation de l'offre scolaire rurale. L'enjeu n'est pas de choisir entre proximité et efficacité, mais de concevoir des modèles hybrides capables de concilier les deux. En apportant des preuves empiriques issues d'un contexte marocain encore peu documenté dans la littérature internationale, l'étude enrichit le débat global sur l'éducation rurale. Elle rappelle surtout que l'amélioration des résultats scolaires ne dépend pas uniquement du volume des dépenses, mais de leur allocation fine, adaptée aux réalités territoriales. À ce titre, l'exploitation des données SDI ouvre une voie nouvelle pour piloter les politiques éducatives à partir de ce qui se passe réellement dans les salles de classe, là où se joue, concrètement, l'avenir des apprentissages. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO